Yves Antoine Ortega

Nous sommes assis, la bien-aimée et moi, sur un banc de la Place du Préau, à Troyes. Nous avons été nous prendre un pot dans un bar situé le long du canal. La discussion, cette fois, roulait autour des « Nudités d’Artémis ». Titre désormais tout ce qu’il y a de plus officiel pour à la fois qualifier, indiquer et identifier les nus d’elle avec deux chiens.
Moi – Non, non, mais j’entends ce que tu veux me dire à leur sujet. Enfin… Je crois.
Elle – Disons… Ça suscite chez moi une certaine inquiétude. Pas à leur sujet, directement. Je les trouve magnifiques, ces œuvres. Et je les adore, même ! En particulier celle avec les oliviers et les coquelicots. Qui a servi de carton de présentation pour la galerie Everart. Mais ils sont tous magnifiques, ces dessins. Tous ! Du premier jusqu’au dernier !
Moi – Oui, oui.
Elle – Mais tu vois, suite aux réactions, débiles hein, qu’ils ont suscitées aux « Soins palliatifs », je me suis dit : ils pourraient interpréter ça comme de la zoophilie. Enfin… Ça pourrait ouvrir la porte à des accusations de ce genre. Ils n’ont pas manqué de faire chier Christian Gallopin avec ça. Même s’il y avait bien d’autres raisons pour qu’ils lui tombent sur le dos ces pauvres imbéciles qu’il y a là-haut, à la Direction.
Moi – Je m’en doute, oui.
Elle – Et c’est suite à ça que j’aimerais que tu nous écrives quelque chose qui puisse leur montrer que ça n’a aucun rapport avec la zoophilie. C’est juste pour ça que je t’ai proposé de lire « Jouir ? », ce collectif de la revue « Terrain 67 ». Je l’ai trouvé assez intéressant.
Moi – Oui, oui. Je viens d’en terminer la lecture. On est surtout du côté de l’anthropologie. Mais il y a trois articles en particulier qui m’ont vraiment intéressé.
Elle – Oui, c’est avant tout de l’anthropologie. Mais ils ont surtout toutes et tous convergé vers une critique appuyée de ce que les gens entendent aujourd’hui par « jouissance ». Ou par « jouir ».
Moi – Tout à fait. Et attends… Ils ne font pas intervenir Lacan sur l’affaire.
Elle (riant) – Oui. Mais là c’est une notion que tu as beaucoup travaillée. Chez lui en particulier.
Moi (riant avec elle) – Je crois qu’on peut dire ça comme ça, oui.
Elle – Tu vois ce que je veux dire au sujet de cette crainte, de cette inquiétude autour de la zoophilie ?
Moi – Je crois voir, oui. Même si ça me laisse complètement à la rue qu’on puisse établir un rapport entre ces œuvres et la zoophilie…
Elle (riant) – Je sais bien, oui. Mais eux ils l’ont fait. Ou ils peuvent encore être amenés à le faire. C’est pourquoi je t’en parle. Ce n’est pas par rapport à ces œuvres. C’est par rapport à eux. Seulement par rapport à eux.
Moi – Oui, oui, j’entends.
Elle – Si tu te sens pour écrire là autour, vas-y.
Moi – Si tu veux. Je vais essayer de développer deux ou trois trucs. Que je verserai dans les Carnets du Voyageur.

Elle – Par exemple, oui. Mais sans que ça te prenne la tête. Tu développes juste assez ce que bon te semble, comme bon te semble. Pour déjouer, ou pour réfuter ce qui ne peut que passer pour des déformations idiotes, ou des mésinterprétations.
Moi (partant à rire) – Tu le sais aussi bien que moi… Par définition, les imbéciles ne se laissent convaincre par rien. Tu peux développer tout l’art de persuader que tu veux, tu n’amèneras pas les imbéciles à entendre, ou à comprendre quoi que ce soit. Je m’en suis aperçu, et jusqu’à plus soif, avec certaines œuvres. Tiens… T’as une œuvre tout à fait remarquable à ce niveau-là… « Abraham et les trois anges ». Bonjour le désastre ! Une œuvre que personne n’a encore vue. Mais quand je dis personne, c’est personne !
Elle (repartant à rire) – Oui… C’est toujours mon cas. Et là, c’est à cause du signifiant « Abraham »… Les « trois anges »… Et pourtant tu m’as parlé du « Kaïros », du temps de la rencontre… Mais rien n’y fait. Je n’arrive toujours pas à voir ce qui se passe là. Ça résiste bien dans les chaumières ! Et pourtant ce tableau il a un titre.
Moi (riant avec elle) – Oui, oui… Le Kaïros. On va aborder cette notion, un de ces quatre, dans les « Tracés imagologiques ». Je vous sortirai à nouveau ce tableau.
Elle – Mon pauvre… Tu en as de la patience avec nous.
Moi – Oui, oh. L’intérêt c’est que nous arrivons produire là ensemble. Et ce groupe, c’est aussi un exercice de la patience. On avance patiemment ensemble. Texte après texte.
Elle – Je sais bien. C’est magnifique qu’un tel groupe puisse exister.
Moi – Oui, complètement. Mais tu vois, déjà, ce terme… zoophilie. Il ne convient pas. Il faut l’éjecter du vocabulaire. Par respect pour les Grecs. Je parle des poètes et des philosophes grecs. Si « philie », en la circonstance, est connecté, ou s’il se rapproche, ou s’il reconduit à la « philia » des Grecs, c’est le terme de « zoophilie » qu’il faut bouter hors de nos dictionnaires. Et là, c’est Freud qui a raison : « Céder sur les mots, c’est céder sur les choses ». C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux ce qu’il nous dit là, le monsieur.
Elle – Je suis entièrement d’accord là-dessus. Mais enfin, c’est le mot qui est actuellement employé.
Moi – Oui, oui. Mais par les imbéciles justement. Et il ne faut pas laisser les imbéciles faire la loi. Et c’est le boulot des poètes et des philosophes de veiller à ce que les imbéciles ne viennent pas s’emparer du langage pour tout déformer, tout bousiller et, à la fin, pour tout démolir. On a connu ça, au vingtième siècle, avec le nazisme et avec le communisme soviétique. Et là, ben, force est de le constater, on a laissé tout un ramassis de pervers, y a pas d’autre terme, s’emparer du pouvoir « politique » pour sévir comme de méchants tarés et nous conduire droit vers la Shoah et le Goulag. Si on cède sur les mots, on le sait désormais, on court droit à la catastrophe !
Elle – On est bien d’accord. Je veux juste dire : il ne faut pas qu’ils s’emparent du mot « zoophilie » pour le rabattre sur ces œuvres.
Moi – J’entends. Je vais voir ce que je peux faire. Tiens, il faudrait parler de « zoofolie » pour désigner et caractériser ce qu’ils entendent, eux, par « zoophilie ».
Elle (riant gentiment) – Si tu veux, oui. Mais c’est peine perdue. Quand on voit ce que le sens commun fait du mot « libido »…
Moi (repartant à rire) – Ouais… Ça laisse rêveur. Quand ils veulent parler d’un acte sexuel entre un humain et un animal, qu’ils emploient alors le mot « zoomanie ». C’est bien ça, non… De la « zoomanie » ?

Elle – Oui… Ça revient au même. Et ce n’est pas toi, dans ton coin, qui changeras les habitudes langagières.
Moi – Non. Mais ça me déplait profondément que le terme grec de « philia » soit embarqué dans cette histoire-là. Qu’ils parlent alors de « zoosexualité ». On parle bien d’homosexualité et d’hétérosexualité.
Elle – On n’en sortira pas. Bon… Je voulais juste te signaler le problème. Vas-y, si tu te sens. Mais seulement si tu te sens. Je ne voudrais pas t’obliger. Ou te forcer en quoi que ce soit.
Moi – Oui, oui. Je vais tenter de voir ce que je peux écrire là autour.
J’ai ensuite raccompagné la bien-aimée chez elle.
Le jour touchait à sa fin.
Je suis revenu m’asseoir, un instant, sur le même petit banc de bois. Tentant là de rassembler quelques idées pour y aller d’une « défense et illustration » des « Nudités d’Artémis ».
« Un chant d’oiseau filtrait à travers la treille impalpable des pourtours de l’être. Et je l’entendais déplier les magies salutaires que délivrent les mémoires de la terre. Et nous avons longtemps en silence laissé le temps déployer sa paisible présence d’amour ».
Je vous cite là les dernières séquences du poème « Par le clair après-midi d’un été finissant », des « Originaires d’exil ».
Un chant d’oiseau s’élevait derrière moi, dans les arbres qui bordent, à droite, l’entrée de l’Université. Ces arbres qui nous offrent, en avril-mai de magnifiques fleurs d’un ton Lilas. J’ai à plusieurs reprises, ce printemps, ramené à la maison quelques unes d’entre elles qui étaient à terre. Les déposant, pour ma plus grande joie, en un petit bouquet, tout simple, dans un verre d’eau. « Les fleurs de madame Paulette Voillard », comme j’aimais alors à me le répéter à moi-même, tandis que je choisissais à même le sol les moins flétries parmi elles. Oui, c’est ainsi : elles ont pour elles, ces jolies fleurs, d’évoquer en mon esprit votre présence, chère Paulette Voillard. Moment de recueillement filial et poétique en tout cas pour moi. A chacune et chacun d’entre nous ses chemins personnels de remémoration.
Ce chant d’oiseau, celui d’un chardonneret, m’évoquait, lui, un lieu de réminiscence : le corral du Ventorillo, à Relleu, en Espagne. C’est là-bas que j’ai appris, au fil des années, à le distinguer et à finir par l’identifier. Il parvenait, le plus souvent, du bel eucalyptus qu’ils avaient fait pousser à l’entrée de la cour. Je trouve ça beau et émouvant comme tout, un chant de chardonneret. Je veux dire, bien sûr : de chardonneret en liberté.
Je viens de faire intervenir ce passereau, dans un des « paysages de neige » de cet hiver.
Ce chant de chardonneret, entendu jadis, dans le corral du Ventorillo, a été le point de départ du poème intitulé « Chant d’oiseau dans le vent » (des « Originaires d’exil », toujours). Et il m’arrive bien souvent de me le réciter, ce début de poème, ces temps-ci, quand un bout de vent veut bien se lever dans le coin. Et « l’évocation » survient vraiment quand je parviens à enclencher sur la juste tonalité de la diction.
Bon… Je suis donc revenu m’asseoir un instant sur ce petit banc de bois. Je me suis dit : « Niño… On va essayer de l’écrire ce texte au sujet de ces « Nudités d’Artémis » qui ne semblent pas plaire, c’est le moins qu’on puisse dire, à nos « censeurs » du jour.
Par définition un « censeur » ça cale son cul sur le gros tas de fumier de la « morale ». Et, par définition encore, ça vous confond allegro art et morale. Je ne suis pas le premier ni le dernier artiste, sûrement, à avoir affaire à la stupide et méchante confusion entre art et morale. On ne cherche pas à comprendre, on ne cherche pas à voir, on ne cherche pas à s’interroger, on ne cherche pas à réfléchir, on ne cherche pas à venir prendre des informations auprès de l’artiste, on juge et on condamne. On condamne et on interdit. Au nom même de ce que l’on tient pour « un point de vue moral ». Sans supposer deux secondes, cela va de soi, que ce même champ de la « morale » a été énormément travaillé par des lignées et des lignées de philosophes (laissons ici délibérément de côté nos chers « théologiens » chrétiens) depuis, disons… au moins vingt-cinq siècles. C’est long, savez-vous, vingt-cinq siècles.
On va se dresser une petite liste, pour développer ce texte, me suis-je dit.
J’ai alors fouillé dans les poches de mon blouson en toile, qu’il m’arrive de porter l’été venu.
J’en ai retiré un stylo et un bout de papier.
Voici, pour vous, les différents points de vue que je vais à présent développer.
– Le poème « Site de lumière » (« Originaires d’exil »).
– Une remarque de Renoir, le peintre.
– Lacan. Sur la jouissance. Un petit recueil de citations.
– Lao Tseu. Le Tao Tê King. Poème VI.
– La « zoomanie ». (A partir du Collectif pré-cité).
– Les animaux que j’ai dessinés. (J’en ai dessiné un paquet, au final).
– L’intitulé : « Nudités d’Artémis ».
– Un petit florilège de propos sur l’art.
Je vais donc ici m’efforcer d’y aller de quelques « éclaircissements » à l’adresse de celles et de ceux qui, comme ça, et surtout beaucoup à la légère, non seulement voudraient me coller sur le dos des intentions que je n’ai jamais eues (c’est important cette histoire de « l’intention », en morale, d’Abélard à Kant y compris !), mais qui tenteraient, par on ne sait quel tour d’un Malin Génie d’une « morale » la plus échevelée qui se puisse concevoir, de me faire passer pour quelqu’un « d’immoral ».
Je signale qu’aucun « philosophe » digne de ce nom n’a été, n’est et ne sera jamais à ranger dans la rubrique « être immoral ».
N’hésitez pas, si le cœur vous chante, à aller vérifier ça de près.
Et, je me permets ici de l’indiquer on ne peut plus clairement, même des philosophes comme Spinoza et Nietzsche sont des personnes d’une haute, voire d’une impeccable « moralité ».
On apprendra donc à bien distinguer la petite morale de la grande morale. La petite morale est faite par et pour des petits esprits. La grande morale est faite par et pour de grands esprits.

 

1. Le poème « Site de lumière », pour commencer.
Les six premiers vers ont été écrits trois ans environ avant notre rencontre avec les deux chiens errants qui, en août 1994, dévalaient par un fond de rio, au pied de la petite montagne du Figuerete (versant nord), à Relleu, petit village situé dans l’arrière-pays d’Alicante (Espagne). Il est, pour partie, inspiré par la chanson de Bob Dylan « If dogs run free » (Album « New Morning ». 1970).
Je vous recopie ici les paroles de cette belle chanson :

« Si les chiens sont libres de courir, pourquoi pas nous
A travers la plaine onduleuse ?
Mes oreilles entendent une symphonie
De deux mules, de trains et de pluie.
Le meilleur reste toujours à venir,
C’est ce qu’ils m’expliquent.
Fais ton truc, tu seras roi,
Si les chiens sont libres de courir.

Si les chiens sont libres de courir, pourquoi pas moi
A travers le marais du temps ?
Mon esprit tisse une symphonie
Et une tapisserie de rimes.
Oh, les vents qui s’empressent
De t’apporter mon histoire
Afin qu’elle continue à vivre,
Chacun son truc, tout cela est mystérieux,
Si les chiens sont libres de courir.

Si les chiens sont libres de courir,
Alors ce qui doit advenir
Adviendra et c’est tout.
Le véritable amour peut faire tenir un brin d’herbe
Droit et haut.
En harmonie avec la mer cosmique,
Le véritable amour n’a pas besoin de compagnie,
Il peut guérir l’âme, il peut la combler,
Si les chiens sont libres de courir ».
(Traduction de Christophe Veyrat, notes de Jean-François Chappuis).

« Si les chiens sont libre de courir »…
Evidemment que monsieur Bob Dylan ne verrait aucune sorte de « zoomanie » à l’œuvre dans mes « Nudités d’Artémis ». Ce même monsieur Bob Dylan qui s’est vu récemment attribuer le Prix Nobel de littérature. Evidemment que personne n’aurait osé avancer le terme (parfaitement inadéquat) de « zoo-philie », si ce même poète-musicien, ce même « troubadour », eut été l’auteur de ces « Nudités d’Artémis ».
Il me faudrait, à coup sûr, dix à douze pages pour vous décliner une « exégèse » en règle du texte de cette chanson « If dogs run free ». Au minimum. Mais là n’est pas ici mon propos.
Le poème « Site de lumière » à présent.

 

« Site de lumière
Vers toi je cours éperdu
Et mon cœur de joie tressaille
Comme celui d’un chien qui a brisé ses chaînes.

Tu me simplifies et m’illumines.
Tu me décantes et m’enlumines.

Au lit de la rivière
Deux chiens libres et heureux
Devant toi tombent en arrêt
Ô beauté
Par tout amour saluée ».

On ne manquera pas de faire le rapprochement entre le « tu me décantes » et le « tu me dé-Kant ». De même, bien sûr, entre « tu m’enlumines » et cet art d’Ymagier, « d’enlumineur », ou de « peintre » qui est le mien.
Le « Site de lumière » fait directement renvoi à Relleu, village de l’arrière-pays espagnol (région d’Alicante). Une fois traduit ce nom vous donne soit « Le Relevé », soit « La Relève » (de la garde maure qu’il y avait là jadis.
Ce même vocable « Site » fait aussi renvoi à Hölderlin : « A grand peine il délaisse ce qui près de l’origine a séjour : le site ». Il va de soi que ce « site » a, pour Hölderlin, et pour moi tout aussi bien, un sens éminemment « spirituel ». On en prendra mesure, pour ce qui concerne mon œuvre, à parcourir toutes les œuvres picturales qui proviennent de Relleu. Ainsi qu’à prendre connaissance des poèmes directement inspirés par ma présence au Relevé. Dont, pour l’exemple : « Aux lieux où la phusis se lève ». Le terme « phusis » (ou « physis ») est le terme grec pour dire « nature ». A signaler : il y a entre leur conception de la « nature » et la nôtre un immense fossé. Pour ne pas dire un abîme. Autant le savoir quand on prétend porter un jugement « moral » sur mes « Nudités d’Artémis ».
Pour vous situer un rien les choses à ce sujet. Ce rappel d’un fragment relativement connu d’Héraclite d’Ephèse (VI°-V° siècle avant notre ère) : « Phusis kruptestaï philéi ». Que l’on traduit le plus souvent par « Nature aime se cacher ». Les modernes traducteurs d’Héraclite vous diront aujourd’hui que traduit de la sorte ce court fragment reste strictement inaudible ! Qu’il ne peut susciter de la part des traducteurs que le plus entier et le plus désespérant désarroi ! Mais que de toute façon c’est bien une pure et simple ineptie que de le traduire par « Nature aime se cacher ».
Or c’est bien la « phusis » que je fais intervenir dans mon art de peindre et non pas la « nature ». Au sens que nous autres « modernes » donnons communément à ce terme. Ce n’est pas la « nature », telle que nous l’entendons à partir de Galilée et de Descartes, que je m’efforce de « peindre ». C’est cette même « nature », non galiléenne et non cartésienne, que célèbrent en leur temps les « Impressionnistes ». Une nature donc délestée de tout rapport au « scientisme » et au « positivisme » des Modernes.
Le poète que je suis est donc ce « chien qui a brisé ses chaînes » et qui, fou de joie, « mon cœur de joie tressaille », court éperdu vers le « Site de lumière ».
Je me permets de rappeler, ici comme ailleurs, que c’est toujours chez moi le poète qui s’exprime comme peintre et le peintre qui s’exprime en tant que poète. La chose ne souffre là aucune négligence intellectuelle.
Il va de soi que je ne tiens aucunement compte dans mon art de peindre de l’opposition chère à l’ensemble du christianisme entre Nature et Grâce. J’ignore ainsi totalement l’histoire proprement abracadabrantesque d’une nature « radicalement corrompue », ou « radicalement déchue », ou encore « radicalement viciée ». Tout comme j’ignore totalement l’histoire, chère à nos Modernes, d’une nature conçue comme « réservoir de ressources naturelles » exploitable sans vergogne et comme à l’infini. L’on est en train de prendre conscience, depuis quelques décennies, des dégâts considérables qu’occasionne semblable conception de la nature.
« Comme celui d’un chien qui a brisé ses chaînes »…
Il s’agit là d’une image. De quoi ? D’au moins deux choses :
– De la liberté.
– Du désir.
De la liberté d’un désir dans un désir de liberté.
Et le poète-artiste peintre que je suis était (et reste toujours) ce « chien » lorsque nous rencontrons Andrée et moi ces deux chiens en cavale au fond d’un rio, quelque part dans le sud espagnol. Et cette rencontre, qui survint là, par une fin d’après-midi d’été, parfaitement par hasard, fut alors pour moi « un don du Ciel ».
Donc pas de paraphrase inutile :

« Au lit de la rivière
Deux chiens libres et heureux
Devant toi tombent en arrêt
Ô beauté
Par tout amour saluée ».

« Ô beauté ».
Ces deux mots sont à eux seuls le chant de joie du poète-artiste peinte que je suis lorsqu’il entreprend la réalisation d’une œuvre picturale. De quelque nature qu’elle soit. Il n’y a chez moi aucun dédoublement que ce soit de la personnalité. Entier je suis et entier je resterai jusqu’à l’heure de ma mort.
Enfin, pour conclure ce bref développement (qui aurait pu durer, on n’en saurait douter, quarante ou cinquante pages) je tiens à signaler, en restant ici singulièrement cohérent avec moi-même, que je ne suis :
– Ni « puritain » (au sens spécifique du terme).
– Ni augustinien (au sens spécifiquement théologique du terme).
– Ni luthérien.
– Ni calviniste.
– Ni janséniste.
Mes conceptions de poète, de philosophe et d’artiste peintre se situent totalement à l’opposé de la conception que ces messieurs ont bien pu se faire de la notion de « nature ».
Pour ce qui est d’entrer dans les conceptions que je peux me faire de ce même mot de « nature », on ne fera pas l’économie d’au moins trois de mes œuvres écrites :
– Le Livre des Grandes Amériques.
– Les « Pensées de l’amour et de la haine ».
– Les « Originaires d’exil ».
Auxquelles on ne manquera pas d’ajouter les cours, magnifiques d’intelligence, que Maurice Merleau-Ponty, ce phénoménologue si avisé, a consacrés à cette même notion de « nature ».
Quand on veut vraiment juger, on commence déjà par vraiment s’informer.

 

2. Cette remarque de Renoir (le peintre) à présent.
– « Ce qu’on demande au modèle c’est d’ouvrir la porte à l’imagination de l’artiste ».
Le propos pourrait paraître trivial. Or il ne l’est pas.
Quand on aborde le monde des œuvres d’art laissées par des peintres, il faut déjà avoir en tête cette belle remarque de monsieur Daniel Arasse : « Un peintre, ça pense ».
Ce qui peut signifier plusieurs choses :
– Un peintre n’est pas un idiot congénital.
– Un peintre n’est pas quelqu’un d’irréfléchi.
– Un peintre engage dans une œuvre tout un art de l’intellection. Dans mon langage cela veut dire : il y a du « logos » embarqué à bord d’une œuvre d’art. Mieux : il y a toute une « noétique » en exercice dans un travail exercé par un véritable artiste peintre. (Ce que les gens appellent du « génie ». Terme lui-même historiquement surconnoté). Mieux encore : l’art de peindre exige le recours à une gnoséologie. (De « gnosis », connaissance, et « logos », activité rationnelle). Pas un seul « cognitiviste » qui viendra de nos jours contredire ici à mon propos.
– L’artiste peintre exerce un « métier ». Exercer un métier requiert de la part de celle ou de celui qui s’y emploie un certain nombre de connaissances. Il n’y a pas de « métier » qui ne soit accompagné de l’application de ce qui porte le nom de « connaissances ». Ce qui signifie qu’il y a de la « théorie » (theoria) à l’œuvre dans toute activité picturale (praxis). On n’en saurait douter : « théorie » et « pratique » sont des termes eux-mêmes historiquement surconnotés. Donc : comme toute personne qui exerce un métier un artiste peintre est à la fois ou en même temps, ou encore d’un même mouvement, un théoricien et un praticien.
– Pour avoir quelque idée de ce que j’avance là il faut s’efforcer d’avoir toujours en tête la belle et décisive remarque de Léonard de Vinci : « La peinture est chose mentale ». (Cosa mentale). Ce qui justifie le bien-fondé de l’assertion de Daniel Arasse : « Un peintre, ça pense ».
– Enfin, je défends dans mes « Tracés imagologiques » (mes écrits sur la peinture) cette idée d’ensemble : tout peintre (quelle que soit sa manière de peindre, figurative, abstraite, et tout ce qu’on voudra bien d’autre) opte, qu’il en soit ou non clairement conscient, pour un type de positionnement proprement « métaphysique ». Ainsi aucun moraliste qui voudrait venir juger de mon œuvre d’artiste peintre, ne fera l’économie de la lecture, serrée si possible, de mes « Tracés imagologiques ». Et je suis actuellement en train de leur faciliter grandement la tâche. En effet j’anime depuis mai 2014 (nous sommes ce jour le 30 juillet 2017) un groupe de lecture, ou encore un séminaire, consacré à la lecture (« serrée », croyez-moi) de ces mêmes « Tracés imagologiques ». Plus de 25 séances, actuellement. A raison d’environ une séance par mois. Durée d’une séance de travail : environ deux heures. Heureusement pour les moralistes et autres historiens de l’art (de peindre), ces séances sont enregistrées à la fois sur un mode audio et sur un mode vidéo. Je remercie ici une nouvelle fois au passage la belle et intelligente Andrée Voillard-Ortega (médecin psychiatre, psychanalyste) d’avoir été directement à l’origine de cette heureuse initiative. Et je remercie de même chaleureusement les membres de ce beau groupe de lecture pour leur dynamisme, leur assiduité, leur sens de l’encouragement et leur irremplaçable capacité de réflexion.
Vous voyez, après avoir sérieusement pris « connaissance » du Livre des Grandes Amériques, des « Pensées de l’amour et de la haine » (environ 2500 à 2600 pages), des « Originaires d’exil » (180 poèmes), il faudra aussi que celles et ceux qui s’approcheront de mon œuvre d’artiste peintre s’obligent à prendre sérieusement « connaissance » de mes « Tracés imagologiques », ainsi que de l’ensemble des enregistrements qui se rapportent à leur lecture-déchiffrement. Faute de sombrer dans deux choses éminemment regrettables :
– Le ridicule.
– Et la lâcheté. « Morale », cela va de soi.
« Ce que l’on demande au modèle… ».
Qu’est-ce, ici, en peinture donc, qu’un « modèle » ?
Le « modèle », dans l’art de peindre figuratif, c’est à la fois un référent, un appui, un sujet de travail, un élan vers, une manière d’approche, un sujet de « contemplation » et une source d’inspiration.
De cela toutes mes œuvres picturales portent clairement un continu témoignage. Andrée a posé nue pour moi (pour moi l’artiste peintre s’entend) des milliers et des milliers de fois. Quelque chose comme dix-huit mille à vingt mille fois. Que ce soit « d’après modèle », ou que ce soit d’après photo.
Les dix-huit à vingt mille diapositives qui constituent ce que j’appelle la « diathèque » sont désormais numérisées et protégées sur trois disques durs.
Un « modèle » c’est ce qui, pour un artiste peintre, ouvre la route, suscite respect et admiration (les deux en même temps, les deux ensemble) et favorise l’avènement de ce que l’on appelle habituellement « l’inspiration ». Le « modèle » est donc bien déjà et avant tout une « source » (d’où aussi le terme « modèle ») d’inspiration.
Etre « inspiré » veut dire : nourri par et conforté dans. L’inspiration c’est aussi le mouvement initial qui meut un acte de création. Elle est, si l’on passe outre à la physiologie, au mécanisme « physique », cette sorte de souffle divin (tel était le cas dans l’antiquité hellénistique) qui pousse à tel ou tel acte de création artistique. C’est donc bien un acte de stimulation à fois de l’intellect, des émotions, des sentiments. En ce sens le « modèle » jouerait quasiment le rôle de « Premier Moteur », de Primum Mobile (voir Aristote).
« C’est d’ouvrir la porte à l’imagination de l’artiste ». Voilà ce que Renoir, en tant précisément qu’artiste peintre, demandait au « modèle ».
Mais attention ici cependant à ceci : on ne déconnecte pas « demande » et « désir ». Dans une œuvre proprement artistique demande et désir convergent, dans, par et à travers l’acte de création, vers l’avènement de la beauté. Supprimez ceci, écroulez ceci, et c’est bien l’ensemble de l’art de peindre figuratif que vous supprimez, que vous écroulez.
C’est cela même que traduit le final de mon poème :

« Au lit de la rivière
Deux chiens libres et heureux
Devant toi tombent en arrêt
Ô beauté
Par tout amour saluée ».

Vous voyez, je m’avance loin dans ce que j’affirme dans mon dernier vers : « Par tout amour saluée ».
Je tiens en effet, et de manière on ne peut plus claire, on ne peut plus ferme, que tout amour veut « saluer » la beauté. Et qu’il est bien « amour », précisément, de savoir saluer la beauté. Cela, n’importe quel Grec de jadis me l’accorde. N’étant pas platonicien, cette beauté est toujours pour moi une beauté « sensible ». Une beauté « terrestre ». Une beauté « incarnée ». Je n’ai jamais salué et je ne saluerai jamais une beauté « idéale ». Si l’on m’obligeait, si l’on me forçait, sous menace de peine de mort par exemple, à ne plus avoir le droit de célébrer en peinture la « beauté sensible », eh bien, c’est tout simple : je passerais à la mathématique !
L’on sait l’interdit que posait Platon, aux dires même de Michel d’Hermies (« Art et sens ». Paris. Masson et Cie. 1974) « le premier censeur de l’histoire », à l’entrée de s on Ecole, l’Académie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ».
Voilà ce qui s’appelle, en dépit de bien des apparences, un interdit proprement « moral » !
Retour, pour conclure ce second développement, « au lit de la rivière ».
Nous étions ainsi descendus Andrée et moi, par une fin d’après-midi du mois d’août, à Relleu, dans ce fond de rio, refaire des photos de « détails » des nus réalisés un an auparavant dans « le trou de la rivière » (ou encore « le trou des Bixes »), des « détails », dis-je, à savoir : mains, pieds, visages, coudes, genoux. En vue de la future réalisation de la Bixe (groupe de nus, huile polychrome sur toile) intitulée : « Bixe du Trou des Bixes ».
C’est alors, à ce moment-là même, qu’ont surgi nos deux chiens en cavale. Un chien mâle et un chien femelle.
Et, en une fraction de seconde, m’est revenu à l’esprit la belle chanson de Dylan : « If dogs run free ».
Retournez à présent relire le texte de cette chanson. N’hésitez pas. Vous verrez : il va se mette à vous parler tout autrement.
Retenons déjà un passage de cette chanson-clé :
« Le meilleur reste toujours à venir,
C’est ce qu’ils m’expliquent.
Fais ton truc, tu seras roi
Si les chiens sont libres de courir » ;
On traduit : si et seulement si… les chiens peuvent courir libres. Si et seulement si… les chiens peuvent courir en liberté. Ce qu’interdit la « morale », précisément. Et là, force est de le constater : Dylan fait directement renvoi au statut de l’artiste. « Fais ton truc, tu seras roi ». Donc : n’attends pas qu’on t’autorise. Autorise-toi. Autorise-toi à créer. Aucune « morale » ne t’accordera le pouvoir de créer. La « morale de l’argent » moins que tout autre.
J’ai alors demandé instantanément à Andrée de retenir un instant ces deux chiens en cavale. Non seulement elle a entendu ma demande, mais elle a entendu mon désir.
« Le meilleur reste toujours à venir ».
Et, pour moi, le meilleur, c’étaient les « Nudités d’Artémis ».
Ces deux pauvres chiens qui avaient su rompre leurs chaînes (celles de la « morale », nommément), ils avaient soif. Soif d’eau. Et Andrée leur a donné à boire. Et elle a su les apaiser. Elle a su leur faire comprendre qu’ils n’avaient rien à craindre de nous. Que nous n’étions pas des « méchants ». De méchants « maîtres ». Et les deux chiens ont pu se désaltérer. Et ils ont su en retour nous témoigner leur affection, leur compréhension, leur reconnaissance. Et j’ai photographié tant que j’ai pu. Trois pellicules de 24 poses, en vingt, vingt-cinq minutes.
Instant béni ! Instant de grâce poétique inouï !
Je ne vous parle pas ici de la Grâce, selon saint Augustin, et pour l’ensemble des théologiens chrétiens. Je vous parle de la « Charis » des Grecs. (Vous avez aujourd’hui la chance d’accéder à tout un lot de très bons articles consacrés à l’étude de la « Charis » dans la pensée grecque. Sur Internet. N’hésitez pas à aller prendre tous les renseignements qu’il vous plaira). Chez les Grecs de jadis (depuis Homère, en réalité), la « Charis » qualifie un échange de qualité, un commerce agréable, mais elle qualifie aussi l’irruption instantanée et troublante d’une luminosité éclatante qui vous rend évidente, visible, bien que déstabilisante, la faveur des dieux et des déesses. Elle est donc ainsi, cette « Charis », la lumière même de la beauté. Une lumière que tout mortel se doit de reconnaître et de « saluer ». Et de la « saluer » dans la création d’une œuvre d’art.
Oui ! Instant béni ! Instant de « grâce » poétique inouï !
Ce que vous dit bien Dylan : « Mes oreilles entendent une symphonie ».
Ah… Une dernière remarque de ma part avant de passer au troisième développement.
Contrairement à René Descartes, ce philosophe platonicien de la tête aux pieds, ce métaphysicien de part en part « chrétien », contrairement à lui, dis-je, j’accorde une « âme » aux animaux ! Non, monsieur Descartes, les animaux ne sont pas des « machines » !

 

3. Jacques Lacan. (Remarques sur la jouissance). Il existe un excellent ouvrage sur le sujet : Nestor Braunstein : « La jouissance. Un concept lacanien ». (Point Hors Ligne. 1992). Il va de soi que l’on trouve à présent sur Internet de très nombreux articles consacrés à l’élucidation du concept spécifiquement lacanien de « jouissance ». Je tiens que faire l’économie de ce concept et de ses dérivés et corollaires, tant chez Lacan que chez ses interprètes, relève non seulement d’une trouille intellectuelle qui ne dit pas son nom, mais d’une idiotie savante parfaitement irrecevable.
N’allons pas supposer que mes « Nudités d’Artémis » sont sans rapport avec l’étude approfondie que j’ai pu effectuer de ce même concept lacanien. Ce serait faire là une impasse des plus ineptes. Ce serait omettre ce que Lacan entend par « jouir » et pas jouissance ». N’est-ce pas, en termes lacaniens, le spectateur-censeur qui serait en position de jouissance zoophile ?

– « Celui qui a triomphé et qui a conquis la jouissance devient complètement idiot, c’est-à-dire incapable d’autre chose que de jouir pendant que celui qui en a été privé garde tout le rapport humain ». (Séminaire. Livre III. p. 18. 30 novembre 1956).
– « … comme l’a appelé Freud. Il n’y a pas d’autre malaise dans la culture que le malaise du désir ». (Séminaire. Livre VI. XXXIII. p. 9. 3 juin 1959).
– « Tout exercice de la jouissance comporte quelque chose qui s’inscrit à ce livre de la dette dans la loi ». (Séminaire. Livre VII. p. 24. 16 mars 1960).
– « Quiconque s’avance dans la voie de la jouissance sans frein, au nom de quelque forme que ce soit du rejet de la loi morale, rencontre des obstacles dont notre expérience nous montre tous les jours la vivacité sous des formes innombrables ». (Séminaire. Livre VII. p. 25. 16 mars 1960).
– « Ce qui me fait le plus jouir, je l’avoue, c’est la face de la canaillerie collective ». (Séminaire. Livre VII. p. 10. 23 mars 1960).
« Le moraliste traditionnel, et quel qu’il soit, retombe invinciblement dans cette ornière, est là pour nous persuader que le plaisir est un bien, que la voie du bien nous est tracée, indiquée par le plaisir. Le leurre est à vrai dire saisissant ». (Séminaire. Livre VII. XV. p. 14. 23 mars 1960).
– « Dans « Malaise dans la civilisation » : que la jouissance est un mal, et Freud là-dessus nous guide par la main ; elle est un mal parce qu’elle comporte le mal du prochain ». (Séminaire. Livre VII. XV. p. 12. 23 mars 1960). Voir aussi les nombreux aperçus de Lacan au sujet de Sade.
– « Chez Sade : l’idée d’une technique proprement orientée vers la jouissance sexuelle en tant que non sublimée ». (Séminaire. Livre VII. p. 18. 30 mars 1960).
« La sécurité de la jouissance des riches à l’époque propre où nous vivons se trouve, réfléchissez-y bien, très augmentée par ce que j’appellerai la légalisation universelle du travail ». (Séminaire. Livre VII. XVI. p. 21. 30 mars 1960).
« La formulation par Freud du principe de plaisir, quelque chose de foncièrement distinct de tout ce qui, jusque-là, a donné son sens au terme de « plaisir ». ». (Séminaire. Livre VII. XIX. p. 12. 11 mars 1960).
– « Je vous ai montré combien aisément au « tu dois » de Kant, se substitue le fantasme sadien de la jouissance érigée en impératif ». (Séminaire. Livre VII. XXVII. p. 11. 6 juillet 1960). Voir aussi, dans les « Ecrits » : « Kant avec Sade ». (Au « tu dois » de Kant, Sade substitue donc cet impératif : jouis !).
«  Le chrétien se trouve réduit à ceci qui n’est pas tellement normal, fondamental, de n’avoir d’autre accès à la jouissance comme telle que de faire l’amour. C’est ce que j’appelle ses démêlés avec Vénus, car bien entendu, avec ce à quoi il est placé dans cet ordre, ça s’arrange somme toute dans l’ensemble assez mal ». (Séminaire. Livre IX. XIII. p. 2. 14 mars 1962).
– « … le sujet pervers, tout en restant inconscient de la fonction d’homme, s’offre loyalement, lui, à la jouissance de l’Autre ». (Séminaire. Livre X. IX. p. 14. 5 décembre 1962).
– « L’angoisse de cauchemar est éprouvée, à proprement parler, comme celle de la jouissance de l’Autre. Le corrélatif du cauchemar c’est l’incubéante succube, c’est cet être qui pèse de tout son poids opaque de jouissance étrangère sur votre poitrine, qui vous écrase sur sa jouissance ». (Livre X. L’angoisse. V. p. 15. 12 décembre 1962).
– « A « jouis ! », je ne peux répondre qu’une chose, c’est « j’ouïs » bien sûr, mais naturellement je ne jouis pas si facilement pour autant ». (Livre X. p. 23).
– «  La volonté de jouissance chez le pervers, comme chez tout autre, volonté qui échoue, qui rencontre sa propre limite, son propre freinage, dans l’exercice même comme tel, du désir pervers. Pour tout dire le pervers ne sait pas, il ne sait pas au service de quelle jouissance s’exerce son activité. Ce n’est, en tous les cas, pas au service de la sienne ». (Livre X. XII. p. 38-39. 27 février 1963).
– «  Le sadique… Il se donne, lui, un mal fou, considérable, épuisant… pour réaliser la jouissance de Dieu ». (Livre X. XIII. p. 20. 6 mars 1963).
– « Cette béance entre désir et jouissance, c’est là que se situe l’angoisse ». (Livre X. XIV. 13 mars 1963) ;
– « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». (Livre X. XIV. p. 24. 13 mars 1963) ;
– « C’est qu’il n’y a de désir réalisable sur la voie où nous le situons, qu’impliquant la castration. C’est dans la mesure où il s’agit de jouissance, c’est-à-dire où c’est à mon être qu’elle en veut, que la femme ne peut l’atteindre qu’à me châtrer ». (Livre X. XIV. p. 29. 13 mars 1963). Voir à ce sujet le film : « L’empire des sens » ;
– « (A propos de la femme) : le fait de n’avoir rien à désirer, sur le chemin de la jouissance, ne règle absolument pas pour elle la question du désir ». (Livre X. XIV. p. 31. 13 mars 1963).
– « Le fait que le désir mâle rencontre sa propre chute avant l’entrée dans la jouissance du partenaire féminin, de même, si l’on peut dire, que la jouissance de la femme s’écrase… dans la nostalgie de la jouissance phallique ». (Livre X. XXII. p. 24. 19 juin 1963).
– «  Je vous prie de vous reporter à mon article « Kant avec Sade », vous verrez que le sadique occupe lui-même la place de l’objet, mais sans le savoir, au bénéfice d’un autre, pour la jouissance duquel il exerce son action de pervers sadique ». (Livre XI ; XIV. p. 169. 13 mai 1964).
– « Socrate et Freud n’ont pas fait de critique sociale, sans doute parce que l’un et l’autre aient l’idée que se situait un problème économique extraordinairement important : celui des rapports du désir et de la jouissance ». (Livre XIII. VIII. p. 128. 20 avril 1966).
– « Il suffit d’ouvrir « Terence » d’Euripide pour s’apercevoir que ce qu’il y a de rapports courtois amoureux se passe toujours du côté d’êtres qui se trouvent dans la condition servile ». (Livre XIII. VIII. p. 128. 20 avril 1966). Voir à ce sujet, celui de « l’amour courtois » (la poésie des troubadours), l’ouvrage de René Nelli : « L’érotique des troubadours ». (10/18. 2 volumes).
– « En lui-même le symptôme est jouissance ». (Livre XIII. IX. p. 139. 7 avril 1966).
– « Pourquoi faut-il prouver qu’une femme doit avoir un orgasme pour qu’elle soit femme ? Cette métaphysique a pris une telle valeur, que les femmes sont malades de ne pas jouir vraiment. Ceci pour mettre les points sur les « i », concernant ce qu’il en est de la jouissance sexuelle ». (Livre XIII. IX. p. 139. 27 avril 1966).
– « En effet la jouissance que la femme retire de donner dans l’amour ce qu’elle n’a pas est, pour ainsi dire, de l’ordre du « causa sui », pour autant que le phallus qu’elle n’a pas est cause de son désir ; elle devient donc ce qu’elle crée, et de surcroît ne perd rien. L’objet qu’elle n’a pas ne disparaissant que par le truchement de la castration masculine, tout en la laissant à sa jouissance essentielle. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce soit toujours par identification à la femme, que la sublimation produise l’apparence d’une exaction ». (Livre XIV. VIII. p. 48. 22 février 1967). Voir aussi René Nelli, au sujet des notions de « Fin’amor » et de « Joy d’amour ».
– « La jouissance au champ de l’Un est pourrie ». (Livre XIV. XI. p. 76. 26 avril 1967).
– « (A propos de la métaphore du chaudron chez Freud) : il faudrait étudier quelle dose d’ironie Freud pouvait mettre sous de telles images, pour la lecture desquelles il faudrait apprendre à distinguer la pourriture de la merde. Faute de quoi, on ne s’aperçoit pas ce que Freud entend désigner, à proprement parler, ce qu’il y a de pourri dans la jouissance ». (Livre XIV. XI. p. 75. 26 avril 1967).
– « Reconnaître ce qui est en jeu, c’est voir qu’au contraire, accéder à l’acte sexuel, c’est accéder à une jouissance coupable. Le mythe d’Œdipe le dit bien : la jouissance est pourrie ». (Livre XIV. p. 76. 26 avril 1967).
– « … avec la fonction de l’aliénation, telle que je l’ai définie, et à son effet sur la jouissance, à propos de laquelle nous avons posé qu’il n’y a de jouissance que du corps, nous pouvons dire que cet effet est de mettre le corps et la jouissance dans ce rapport défini par la fonction de l’aliénation ». (Livre XIV. IX. 1967).
– « … c’est-à-dire ce sur quoi j’ai insisté l’année dernière en relevant ceci, qu’il n’est pas de réalisation subjective possible du sujet comme élément, comme partenaire du sujet dans ce qui s’imagine comme unification dans l’acte sexuel ». (Livre XV. IX. p. 9. 1968).
– « Il faut un discours assez poussé pour démontrer comment le plus-de-jouir tient à l’énonciation ».
– « Le prix de quoi ? C’est clair, le prix de renonciation à la jouissance… C’est parce que le travail implique la renonciation à la jouissance, que toute renonciation à la jouissance ne se fait que par le travail ». (Livre XVI. II. p. 12 ; 20 novembre 1968).
– « De la béance entre le corps et la jouissance ». (Livre XVI. p. 7. 22 janvier 1969).
– « … mais ce n’est pas dans le système du sujet, il n’y a pas de sujet de la jouissance sexuelle ». (Livre XVI. p. 14. 14 mai 1969).
– « … c’est bien en ça que la « jouissance » est tout à fait réelle. C’est que dans le système du sujet elle n’est nulle part symbolisée, ni symbolisable non plus ». (Livre XVI. XX. p. 14).
– «  Ce que désigne le mythe de la jouissance de toutes les femmes, c’est que le « toutes les femmes », il n’y en a pas. Il n’y a pas d’universel de la femme ». (Livre XVIII. D’un discours qui ne serait pas du semblant. IV. p. 13. 17 février 1974).
– « … Ce qui ne peut avoir qu’un sens : pas trop de jouissance ; parce que l’étoffe de toute jouissance confine à la souffrance ». (Livre XVIII. p. 13. 17 mars 1971).
– «  Nous ne jouissez que de vos fantasmes… L’important c’est que vos fantasmes vous jouissent ». (Ou pire. X. p. 67. 8 mars 1972).
– « S’ils sont des travailleurs, des exploités, c’est tout de même bien parce qu’ils préfèrent encore ça à l’exploitation sexuelle de la bourgeoisie, ça c’est pire, c’est le « ou pire »… ». (XV. p. 3. 17 mars 1972).
– « Ce qui nous lie à celui avec qui nous sommes embarqués, franchie la première appréhension du corps, qu’est-ce que c’est ? Et est-ce que l’analyste est là pour lui faire grief de ne pas être assez sexué, de jouir assez bien ? ». (Ou pire. XVIII. p. 162. 21 juin 1972).
– « La jouissance de l’Autre, de l’Autre avec un grand A, du corps de l’autre qui le symbolise, n’est pas le signe de l’amour ». (Livre XX. I. p. 11. 21 juin 1972).
– « La jouissance, en tant que sexuelle, est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’autre comme tel ». (Livre XX. Encore. p. 14. 21 novembre 1972).
– « La jouissance donc, comment allons-nous exprimer ce qu’il ne faudrait pas à son propos, sinon par ceci : s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là (pour que ça convienne) ». (Livre XX. V. p. 55. 13 février 1973).
– « La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien ». (Livre XX. p. 10. 1ère séance. 1972).

Je ne vous donne là qu’un échantillon fort restreint des occurrences de la notion de « jouissance » rassemblées dans cet index dont je possède un exemplaire à la maison. Un index qui me fut remis en 1986-1987 par mon ami le psychanalyste René Lew.
Songez que cet index (sur papier) compte 192 pages. Et qu’à six occurrences environ par page cela vous donne quelque chose comme 1150 occurrences (ou « entrées »).
Mais ce n’est pas le tout. Cette même notion de « jouissance » doit être rapportée, corrélé, à tout un ensemble d’autres notions. Dont, entre autres : désir, castration, demande, loi, plus-de-jouir, principe de plaisir, transgression, sublimation culpabilité, corps propre, perversion, signifiant, angoisse, orgasme, pulsion, besoin, vérité, d’Autre, le Ur-Vater (le Père de la horde primitive), phallus, formules de la sexuation, graphe du désir, amour, etc.
A signaler, pour celles et pour ceux qui voudraient se renseigner davantage sur cette notion de « jouissance sexuelle » et aussi sur « l’Autre jouissance », l’excellent numéro de la revue « Quarto ». Février 1985.
Il existe de nos jours des dizaines et des dizaines de bons articles en ligne (sur Internet) se rapportant directement, ou indirectement, à cette même notion de « jouissance ». On y remarquera surtout que Jacques Lacan ne plaisantait pas pour ce qu’il en retourne d’une « logique de l’inconscient ». (Ou, plus exactement, du « sujet de l’inconscient »).
Je me permets ici, dans ces développements consacrés aux « Nudités d’Artémis », d’évoquer l’existence de deux de mes textes :
– De l’amour. Quatre développements.
A savoir :
a) La philia.
b) L’agapè.
c) L’Eros.
d) La storgê.

Je tiens aussi ici à signaler, histoire que l’on n’aille pas confondre vitesse et précipitation, ou les torchons avec les serviettes, qu’il existe trois grands types de « libido » (terme qui, du latin, se traduit par « désir », ou encore « attrait », ou encore « penchant à » :
– La libido sentiendi : la volupté (dont la libido sexuelle fait partie). La « libido sexuelle » ne constitue qu’une partie de ce premier type de « libido ».
– La libido sciendi : ou encore « curiosité ». Ou encore désir de connaissance, désir de savoir. Qui correspond elle aussi pour partie à notre moderne notion de « pulsion épistémo-philique ».
– La libido dominandi : l’orgueil, l’amour du « pouvoir », ou encore le besoin de « dominer » l’autre. Le « pouvoir » dit « politique » vous la représente somme toute assez bien. Lequel « pouvoir » se trouve désormais sans cesse associé au pouvoir dit « économique ».

 

4. Le poème VI du Tao Tê King (de Lao Tseu).
J’ai ici même à la maison une bonne dizaine de « traductions » de ce même poème.
Il entre directement, on n’en saurait douter, tout comme le texte de la chanson de Bob Dylan précitée, dans la mise en place (« conceptuelle », cela va de soi) de mes « Nudités d’Artémis ». Tout ce que je dessine ou ce que je peins est sans cesse filtré par un recours à la réflexion. Certaines et certains m’ont font quelquefois reproche. Je pose ici, clairement et sobrement, que c’est là un trait parfaitement spécifique, ou hautement singulier, de mon art de peindre.
Je découvre à l’âge de dix-sept ans le Tao Tê King (« Le Livre de la Voie ») à la Bibliothèque Municipale de Dijon. Un livre que je ne peux sortir. A consulter sur place, exclusivement. Qu’à cela ne tienne ! Je le recopie entièrement.
C’est en ces mêmes lieux que je découvre, émerveillé, la « peinture chinoise ». Une vraie révélation !
Mon chemin d’artiste peintre est tracé : ce sera « Vermeer avec les Chinois ».
Depuis l’enseignement poétique, métaphysique et mystique que dispense cet extraordinaire petit ouvrage n’a cessé de m’accompagner et de nourrir certaines de mes positions spirituelles. Ce même enseignement sous-tend aussi, pour partie, ce que j’ai à dire dans mes « Tracés imagologiques » au sujet de mon art de peindre.
L’hypothèse la plus fondée aujourd’hui place la rédaction du Tao Tê King entre 460 et 380 avant Jésus-Christ. Le taoïsme occupe une place de tout premier choix dans « la pensée chinoise ».
Il y a souvent un bel humour embarqué dans nombre de poèmes qui composent ce petit livre. L’on retrouve aussi de l’humour dans nombre de mes œuvres d’artiste peintre.
Un exemple, entre autres, le poème 20, de l’édition « Points. Sagesses » (François Houang et Pierre Leiris. Editions du Seuil. 1979) :

« Chacun s’échauffe et se dilate
Comme s’il festoyait au Sacrifice du Bœuf
Ou qu’il montât sur les tours du Printemps.
Moi seul demeure en paix, imperturbable
Comme un petit enfant qui n’a pas encore ri
Morose comme un sans logis.
Chacun amasse et thésaurise
Moi seul je parais démuni
Quel innocent je fais !
Quel idiot je suis !
Chacun paraît malin, malin
Moi seul me tais, me tais,
Fluctuant comme la mer
Je vais et viens sans cesse.
A chacun quelque affaire
Moi seul je m’en abstiens
Incivil et têtu.
Pourquoi si singulier ?
Je sais téter ma Mère ».

« Pourquoi si singulier ? Je sais téter ma Mère ».
J’y reviendrai.
C’est surtout le poème VI du Tao Tê King qui a influencé ce que j’ai à dire, en peinture (car pour moi, nul doute, la peinture est un « Dire ») au sujet du quadruple rapport qui circule, tel le « Souffle » taoïste, dans mon art d’aborder l’art du nu en peinture :
– La Nature.
– La nudité picturale.
– La liberté.
– La poésie.

Entrons à présent dans le poème VI du Tao Tê King.
Ces quatre traductions pour vous :

– « L’Esprit du Val (et du ruisseau qui y coule) ne meurt point
C’est le Mystérieux Féminin
L’huis du Mystérieux Féminin
Est racine de Ciel et Terre
Traînant comme un filandre à peine s’il existe 
Mais l’on y puisera sans jamais qu’il s’épuise ».
(Huis : du bas latin ûstium. En latin classique ôstium. « Ouverture, porte. ». Une porte complète est composée d’un chambranle et d’un huis mobile).

« L’esprit de la vallée ne peut mourir
Mystérieux féminin (L’esprit du Vide. Femelle obscure, noyau de nuit).
Du cœur de cette mystérieuse obscurité
Sort la racine du ciel et de la terre
Sans cesse elle croît
Invisible, sans effort ». (Spiritualités vivantes. Albin Michel. Série taoïsme. 1984).
Vous n’aurez pas été sans remarquer le « bougé » entre ces deux traductions.
Poursuivons.

« Le génie de la vallée ne meurt pas.
Là réside la femelle obscure.
Dans l’huis de la femelle obscure
Réside la racine du ciel et de la terre.

Subtil et ininterrompu, il paraît durer.
Sa fonction ne s’épuise jamais ».
(Dans : Philosophes taoïstes. Bibliothèque de la Pléiade. Nrf. Gallimard. 1967. p. 8).

Enfin cette traduction venue de l’édition du Tao Tê King rencontrée à la Bibliothèque Municipale de Dijon, et recopiée donc par mes soins entièrement à la main :

« Il ne meut point, l’esprit de la Vallée. (reçoit les eaux de la montagne orgueilleuse).
On parle ici de la Femelle Obscure.
Et la Porte de ce mystère,
Du Ciel et de la Terre est la racine.
Si subtils sont ses filaments
Qu’on les dirait omniprésents.
Sans fatigue à jamais, tout autant qu’on en use ».

Ce gros idiot de mégalomane pervers et meurtrier de Mao Tsé Toung aurait paru à Lao Tseu un immense, un démesuré benêt !
Au sujet des rapports qu’il est possible et licite d’effectuer entre Mécanique quantique (ou Physique théorique) et l’enseignement métaphysique issu du Tao Tê King, on n’omettra pas de consulter : « Le Tao de la physique », de Frijtof Capra. (Paris. Sand. 1975).
 Les gens s’étonnent parfois que le terme « Femelle » me vienne sous la plume. Un semblable étonnement tombe aussitôt lorsqu’on prend connaissance de ce poème VI du Tao Tê King. Et, assurément, nos femelles d’aujourd’hui, toutes tendances confondue, auraient là de quoi s’instruire, de ne pas se précipiter à s’offusquer et de prendre peut-être aussi de la graine. Avis tout personnel de ma part, cela va de soi.
« Pourquoi si singulier ? » demande donc Lao Tseu. La réponse tombe aussitôt : « Je sais téter ma Mère ».
Ici « Mère » ne renvoie pas à « maman ». Il fait directement renvoi à la Nature, Mère de toutes choses. Mère, source, origine, fond, point de départ et point d’arrivée de toutes choses. Mais aussi, filiation des unités corporelles et spirituelles qui composent « l’unité » aussi originaire qu’invisible, aussi impalpable, indiscernable, que partout et en tout à l’œuvre. Ce rapport, devenu fameux, du Yin et du Yang, rapport constant, incessant, qui renferme la dualité de tout ce qui existe, interaction d’énergie opposées et en même temps complémentaires, combiné des forces qui sont à l’origine de tout ce qui se produit dans une Nature-Monde. Mère, mais encore ascendance, trans-cendance, intra-ascendance, généalogie, parenté, souche, commencement, genèse universelle sans commencement ni fin, aboutissement dans la trans-formation et trans-formation au cœur même de n’importe quel type d’accomplissement.
N’importe quel véritable disciple de Lao Tseu, voyant mes « Nudités d’Artémis » se dirait avec un sourire, dans l’humble retrait qu’occasionne toute véritable honnêteté intellectuelle : « Tiens… En voilà un qui sait téter sa Mère ! ».
Mon art de peindre « figuratif » me met donc ainsi souvent en rapport avec :
– L’esprit du Val (et du ruisseau qui y coule). A savoir : avec le « Mystérieux Féminin ». Avec « l’huis » de la « Femelle Obscure ».
– L’esprit de la Vallée, Mystérieux Féminin (qui ne peut mourir).
– Le génie de la Vallée, qui ne meurt pas. Et où réside la Femelle Obscure.
– Il ne meurt point l’esprit de la Vallée. On parle ici de la Femelle Obscure.
Il y a actuellement dans la salle d’attente, au rez-de-chaussée de notre maison, une suite de dix dessins « taoïstes ». Ces dessins devront accompagner, plus tard, toute exposition de mes « Nudités d’Artémis ». De même devra-t-i en aller de ma suite de « sexes taoïstes ».
Autant aussi le signaler : il existe tout un « Tao de l’art d’aimer ». De même existe-t-il en Chine et au Japon des centaines de dessins « érotiques » directement inspirés par ce même « Tao de l’art d’aimer ».
Nos chers « moralistes » en resteront « cois » ! Et du « coi » au « quoi » (laissons ici de côté le « coït ») la différence vaut le déplacement !
A nouveau Dylan (The Ballad of a Thin Man) : « Because something is happening here/ But you don’t know what it is/ Do you, Mister Jones?”. (Album Highway 61 Revisited). Cette traduction: «  Parce qu’il se passe quelque chose ici/ Mais vous ne savez pas ce que c’est/ N’est-ce pas, Monsieur Jones ? ». « A thin man », c’est « un homme sans épaisseur ». Autrement dit : c’est un « fat ». Un (ou une) fat, c’est une personne prétentieuse, imbue d’elle-même. Parmi les synonymes de « fat » vous avez : stupide, fanfaron, bellâtre, faraud, niais, suffisant, orgueilleux, rogue, infatué, présomptueux, vain.
Pour quelqu’un comme moi les « moralistes » sont des « fats ». Et là, croyez-moi, la différence de « fat » à « fa » relève de la figure dite de l’abîme.
Oui, soufflait cette fin d’après-midi-là, dans ce fond de rio, à Relleu, « l’esprit du Val ». Bien sûr que j’avais en tête, à ce moment-là, je veux dire à ce moment-là précisément, le poème VI du Tao Tê King. N’est-ce pas, Monsieur Jones ? Que ces messieurs se rassurent cependant : je connais aussi des « Madame Jones ». Entre les « fats », la « morale » est également partagée. A ce niveau-là d’estimation intellectuelle, pas de jaloux et de jalouses à l’horizon.
Oui, on n’en saurait douter : ce fut là pour moi (je ne fais ici, tout au long, que parler en mon propre nom) un merveilleux instant d’inspiration « taoïste ».
Retour, en passant, à « If dogs run free ».

« Mon esprit tisse une symphonie
Et une tapisserie de rimes.
Oh, les vents qui s’empressent
De t’apporter mon histoire
Afin qu’elle continue de vivre,
Chacun son truc, tout cela est mystérieux,
Si les chiens sont libres de courir ».

Et ces deux chiens errants, ces deux chiens en cavale, ces deux chiens qui avaient rompu leur chaîne, ils étaient eux-mêmes aussi, à ce moment-là, la présence poétiquement affirmée, poétiquement incarnée et poétiquement surdimensionnée, poétiquement surdéterminée, d’Andrée et Yves. Entendez : d’Andrée et Yves à ce moment-là précis. Je veux dire : dans un hic et nunc de poésie amoureuse auquel jamais n’accèderont les « fats » de la morale. Enfin, pour conclure ce développement, je signale (à toute fin utile) à qui espèrerait pouvoir venir me juger au nom d’une morale sortie de derrière les fagots, que figure dans mes « Originaires d’exil » un poème intitulé « Sur les bords de l’Arno » (L’Arno est la rivière qui passe (aussi) par Florence.
Je me permets ici de vous le recopier :

« Sur les bords de l’Arno
Un pont par-dessus
De toi je reçus
Un baiser du Tao.

(Ce n’est pas rien, savez-vous, pour un poète, que de se recevoir « un baiser du Tao » ! (« Et une tapisserie de rimes »).

« La Voie en sa Vertu
Dit oui au féminin
Et par tous les chemins
S’en va paisible et nue.

Son cœur est de fenêtre
Son esprit est de porte
Et partout nous transporte
Dans l’ouvert de son être.

Sa vie que nous suçons
En sa vertu d’amour
Nous abrite en retour
Au creux de ses sillons.

Mouillées et généreuses
Ses grottes d’un autre âge
Ouvrent un doux passage
A l’âme voyageuse.

Racine d’amitié
Au creux de chaque chose
Et en chacune éclose
C’est un Vide parfait.

Maîtresse de peinture
Bien-aimée du Tao
Et source tout en haut
Maîtresse de nature.

Mon esprit s’en allait
Vers les hautes montagnes
Par lesquelles on gagne
Son immortalité.

Sur les bords de l’Arno
Un pont par-dessus
De toi je reçus
Un baiser du Tao ».

Ce poème m’a été directement et entièrement inspiré par Andrée. Il a été composé avant la rencontre avec les deux chiens errants. J’ai eu la chance et le plaisir de le mettre en musique (Best of 2. N° 11). De toutes mes chansons ma préférée assurément.
Bien longtemps après son enregistrement mon frère Gérard a réalisé, à Relleu toujours, une magnifique « intro-vidéo » à partir de ce même poème. Un chien errant en est le personnage central. Une « intro-vidéo » à voir absolument ! A la visionner l’on réalisera qu’il est des rencontres qui ne se programment pas.
Deux personnes de mes connaissances, Aurélie Vallée et Virginie Tillier, psychologues cliniciennes toutes deux, ont vu cette « intro-vidéo ». Et elles n’ont pas manqué là toutes deux de pleurer. Il est aussi des émotions qui ne se programment pas.
Quoi qu’il en soit, un grand merci à toi mon frère bien-aimé pour cette « intro-vidéo » magnifiquement inspirée tout au long !

 

 

5. La dite « zoo-philie » à présent. Je maintiens que l’emploi de « philia » dans la construction de ce néologisme est tout autant parfaitement inappropriée que parfaitement inadéquat. (On se reportera ici à ce que Spinoza entend par « adéquat »). Je maintiens qu’il faut en la circonstance, déjà par respect pour ce que les Grecs de jadis entendaient par « Philia », employer le néologisme « zoomanie ».
Pour le philosophe que je suis les tromperies langagières n’ont strictement aucun sens. Pour la simple et bonne raison que ce sont des tromperies conceptuelles. Et que l’on ne joue pas avec les concepts comme l’on jouerait avec un yoyo, ou un hochet.
« Philia » est un concept que j’ai aussi largement travaillé. On ne manquera pas ici de se reporter au texte des « Tracés imagologiques » intitulé « La Philialité du peintre ». Là est affirmée l’idée que cette même « Philialité » est proprement « filialité ».
Pour celles et ceux que la notion de « philia » intéresse, je signale qu’ils ont désormais à leur disposition un excellent article en ligne : « L’érotisme, l’amitié, l’amour du prochain. (Eros, Philia, Agapè) », par François Housset. (Dans : PhiloVive. La philosophie orale et vivante. www. philoVive. Fr).
Eh oui, c’est ainsi : il est des lectures qu’on ne s’évite pas ! En particulier bien sûr lorsque l’on prétend venir juger quelqu’un d’un point de vue dit « moral ».
François Housset prend ainsi le soin de vous décliner ce qu’Eros, Philia et Agapè ne sont pas, avant de vous préciser on ne peut plus clairement ce qu’ils sont :
– « Eros, ce n’est pas qu’une histoire de cul ».
– « Philia, ce n’est pas de la camaraderie ».
– Agapè n’est pas un sentiment de pitié ou de sympathie ».
L’auteur ne manque pas, on s’en doute, de rappeler le rôle que joue Philia (philos, philein, philees-ken, etc.) dans la mise en place de la notion de « philo-sophia ».
Une lecture indispensable ! Pour ce qui est de mettre les points sur les « i » au sujet de ces précisions que l’on dit « terminologiques ».
Mesdames et messieurs les « censeurs », quelle bonne et heureuse lecture vous attend là.
Donc on en restera à « zoomanie ». La Philia est une chose, la Mania en est une tout autre.
J’ai lu avec grande attention tous les articles du numéro « Jouir ? » (Références précitées). Soit : 209 pages.
L’on se dit là, en dépit du caractère « anthropologique » marqué de l’ouvrage (10 articles au total, tous d’excellente tenue intellectuelle) : « Tiens ! La critique appuyée, voire acerbe que nous a donnée Jacques Lacan, en son temps, du « jouir » commence de produire ses effets ». Je conseille en particulier l’article d’Andreas Mayer : « Du divan à la boite à orgone. La science orgasmique de Wilhelm Reich ».
Monsieur Wilhelm Reich a été pour beaucoup dans l’assomption et, autant le dire, dans la navrante prescription du « plus-de-jouir », via la célébration, américano-capitalistique, de « l’orgasme ».
Orgasmez-vous ! Orgasmez-vous !
C’était là, histoire de rafraîchir un peu les mémoires, le grand cri de ralliement des années 1950-1980. Sonnait là, haut les clairons californiens en particulier, l’impératif « Jouis ! ». L’impératif sado-kantien d’un : « Tu dois jouir ! ».
Je rappelle que chez Lacan, tout « jouir » est un jouir d’un sens. Ce que le même Lacan épinglera au registre d’une « j’ouï-sens ».
J’ai toujours été fort critique à l’endroit des positions pseudo-psychanalytiques de Reich. Et de ses disciples et chantres en tous genres.
Je laisse ici la parole aux trois auteurs du premier article : « Jouir ailleurs et autrement » : « La « morale sexuelle » (Giami 2007) a pu faire de la jouissance son cheval de bataille : il faut orgasmer, ou guérir » (p. 18). Et nos auteurs d’ajouter : « En réaction à ce nouvel Evangile de l’éjaculation vertueuse et de la jouissance sanitaire, d’autres paroles émergent. Des expériences sont faites pour produire de nouveaux circuits, pour jouir autrement, ailleurs » (p. 19).
Quelqu’un comme Nietzsche interprèterait aujourd’hui ces mêmes mouvements au registre d’une jouissance « grégaire ». D’une jouissance appartenant en propre à la « morale sexuelle » du « troupeau ».
C’est ainsi que dans les années 1950-1980, dans une Amérique fortement puritaine (celle de la « morale de l’argent »), la Californie en est-elle venue à passer non seulement pour le nouvel Eldorado du sexe, du genre « après la ruée vers l’or, la ruée vers le sexe ! », mais mieux encore : pour un vrai « paradis sexuel » !
Le point de vue fortement critique de Lacan contre la « jouissance » est en particulier dirigé contre le mythe d’une jouissance orgasmique, d’une jouissance « sexuelle », d’une jouissance donc « phallique » à même de conduire le sujet (celui de l’inconscient) vers un vrai « salut par le sexe » ! Cette critique fortement appuyée (plus de 1150 occurrences) est dirigée contre :
– La sexologie.
– L’Ego psychologie (la Psychologie anglo-saxonne du « Moi » (fort).
– La libération par le « sexe » » (dite encore « libération sexuelle »).
Ce sont là pour Lacan (et en ces domaines j’aligne entièrement mes positions sur les siennes) trois impasses majeures du sujet de la Modernité.
Pourquoi ?
Eh bien, pour cette même raison :
« Il n’y a pas de rapport sexuel ».
Ce « non-rapport sexuel » n’est là qu’à nous démontrer les impasses de la jouissance phallique. Cette dernière étant bien « la jouissance qu’il ne faudrait pas pour que ça convienne ». Quant à « l’autre jouissance », qui ne fait en rien office de « jouissance supplémentaire » au plan sexuel, Lacan nous le dit très explicitement : elle relève tout simplement de la « mystique ». Le seul type de jouissance, précisément, à ne pas passer par la jouissance dite « sexuelle ».
Je reprends, pour les durs de la feuille, pour celles et ceux qui ont les esgourdes ensablées, à savoir pour nos « moralistes » d’hier, d’aujourd’hui et de demain :
– Il n’y a pas de rapport sexuel… L’amour, c’est ce qui permet à la jouissance de condescendre au désir (ou jusqu’au désir).
Je reprends : il n’y a de jouissance que du « corps propre ».
– La jouissance impossible type : celle de grand Autre (le Maternel en l’occurrence). Œdipe en est ressorti et meurtrier et aveugle.
– La jouissance (mythique, n’allons pas en ces domaines nous leurrer, nous illusionner) du Père de la horde primitive, à savoir le mythique Ur-Vater. Que je traduis, en mon langage, par : Ur-Pater. Voire même quelquefois par « Usure-Pater ». Celui-là même qui, à l’instar de la célèbre pile Wonder, ne s’use jamais, que l’on s’en serve ou non. Cette jouissance de l’Ur-Vater est la jouissance « féroce » par excellence. C’est un « féroce », par définition même, ledit « Père de la horde primitive ». Que, selon Freud, les « mâles » du « groupal » ont dû tuer (et sûrement pas la mort dans l’âme, croyez-moi !) pour pouvoir précisément accéder aux « femelles ». Et Lacan d’y aller, en la circonstance, d’un certain humour : elles ne sont plus là, lesdites « femelles », pour nous dire ce qu’elles auraient pu en penser de leur « plus de jouir phallique », de ce « coït » mythique (fatalement) avec l’Ur-Vater. Et, n’allons pas imaginer, elles n’en piperaient toujours pas mot aujourd’hui. (Reportez-vous à cet index lacanien sur la « jouissance ». Vous y rencontrerez tous les éclaircissements souhaitables sur le sujet).
Vous avez au 20° siècle (le siècle de tous les progrès techno-scientifiques et celui aussi des pires holocaustes qu’ait connus l’histoire humaine) au moins quatre grandes figures de la jouissance « féroce » du « Père de la horde primitive ». Quatre figures aussi folles que misérables, aussi insensées que meurtrières, aussi perverses que mortifères :
– Staline.
– Hitler.
– Mao Tsé Toung.
– Fidel Castro.
Quatre «  petits pères du peuple ».
Voilà donc à quoi nous renvoie, nommément, la jouissance-type du Père-type de la horde-type en son caractère primitif-type.
La zoo-philie (en mon langage de philosophe la « zoo-manie ») est à ranger au registre type des jouissances proprement « perverses ». Elle relève, en propre, du registre des « père-versions » (Lacan).
Deux exemples-types pour vous exemplifier ce qu’il en retourne de la « jouissance perverse ». Pas la peine de s’adonner cinquante ans à l’étude (tout à fait passionnante, par ailleurs) des « perversions » pour en saisir le sens.
– Georges Bataille. Le monsieur en question trouvait bon de jouir en se masturbant devant le cadavre de sa mère. L’une des figures du « jouir pervers ». No comment.
– Jérôme de Prague (1370-1416). Ici, vous aurez un supplément de difficulté à saisir ce qu’il en est de la « jouissance perverse ». Jérôme de Prague est un théologien tchèque. L’un des plus proches soutiens et amis de Jean Hus. Jérôme de Prague fut brûlé vif moins d’un an après Jean Hus (lui-même monté sur le bûcher).
Voyant une pauvre vieille femme ramener des fagots pour allumer son bûcher, Jérôme de Prague eut alors cette parole : « Il est mille fois coupable celui qui abuse (ou qui trompe) l’innocence des simples ». Où étaient alors les « pervers » ? A qui s’adressait cette magnifique remarque ? Réponse : aux Inquisiteurs ! Aux censeurs du temps, et autres « moralistes ».
Que l’on se reporte aussi au récit de Fiodor Dostoïevski « Le Grand inquisiteur » qui figure comme un moment fort de son roman « Les Frères Karamazov ». Ce bref résumé pour vous.
L’auteur imagine que Jésus de Nazareth est revenu sur terre pour voir de plus près les activités de l’Inquisition espagnole. Des activités en tout contraires à son enseignement. La scène décrite par Dostoïevski raconte la confrontation entre Jésus et le cardinal Inquisiteur. Le même cardinal qui vient d’arrêter Jésus lui explique pourquoi il va le mettre à nouveau à mort :
– Pour lui Jésus et ses disciples sont des « gêneurs » qui n’ont rien compris au tragique de la condition humaine.
– Défendre l’idée selon laquelle les êtres humains sont attachés à la liberté et à l’amour du prochain est une attitude bien trop naïve. A la limite, cette idée qui est trop au-dessus de la quasi-totalité des hommes, peut les conduire à des extrémités voisines de la folie.
– Lui et ses partisans inquisiteurs, au contraire de cet idéaliste de Jésus de Nazareth, ont parfaitement compris les besoins et les attentes réelles de la société des hommes. En conséquence ils sauront trouver les voies efficaces du « mystère », du « miracle » et de « l’autorité » qui mèneront réellement l’humanité au bonheur.
– En conséquence de quoi aussi Jésus doit de nouveau être condamné à mort.
Vous avez là à l’œuvre un bel exemple de « perversion ». Lequel, en ce cas précis, consiste dans le déni pur et simple de ce que Goethe appelle « la loi d’amour ».
Le « pervers », par définition, nie le désir et nie la loi (symbolique). Par-là même il nie l’autre. Ses attitudes et ses comportements nient toute éthique possible de la réciprocité. L’éthique de la réciprocité, ou encore « règle d’or », (Golden Rule) désigne une règle de comportement qui se trouve énoncée dans presque toutes les religions et les cultures. Cette « règle d’or » tant de fois exprimée et tant de fois rappelée consiste en ceci : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent ». Ou encore : « Ne blesse pas les autres de manière que tu trouverais pour toi-même blessante ».
Dans la zoophilie (qui relève du registre des « perversions ») l’acte devient proprement « pervers » de nier ce qu’est l’animal en tant qu’animal. Ce déni est au principe même du pervers zoophile (ou zoomaniaque).
Je cite cet extrait de « Jouir ailleurs et autrement » (Terrain 67) : « On relèvera au passage que la zoophilie est généralement condamnée non parce qu’elle serait « contre nature », mais au nom de l’absence de consentement de la part des animaux… » (p. 19). Je signale, en passant, qu’aucun animal n’est « zoophile ». Ce qui devrait quand même nous mettre la puce à l’oreille.
Pour celles et ceux que la zoophilie, en tant que phénomène « pervers » intéresse, je ne peux ici que renvoyer à l’article de « Jouir comme des bêtes » (Terrain 67. p. 111 à 126). Ces quelques titres de têtes de chapitres :
– « L’érotisme animalier est régulièrement mis en lumière dans des documentaires sur la vie sauvage où les pratiques d’accouplement sont souvent présentées sous la forme d’un spectacle ». Eclairons cet énoncé : il n’y a pas « d’érotisme animalier ». Il n’y a pas de vie « sauvage ». Il n’y a pas « spectacle » chez les animaux. Les animaux ignorent et le « voyeurisme » et « l’exhibitionnisme ». Les animaux ne peuvent pas, par définition, être « pervers ». Toute « jouissance » chez l’être humain est à reconduire au « langage ». En termes lacaniens : au « signifiant ». Toute « jouissance » est le jouir d’un sens. Toute jouissance est ainsi re-présentation (langagière). « Le signifiant se définit de re-présenter le sujet pour un autre signifiant ». (Lacan). Aussi toute « jouissance » se définit-elle chez l’être humain de re-présenter une  jouissance pour et par une autre jouissance. Nous ne pourrons jamais « jouir comme des bêtes » pour la simple et bonne raison que les « bêtes » ne « jouissent » pas.
– « Contrairement à ce qu’on peut constater dans les différents discours sur la bestialité, dans les représentations picturales, ce sont les femmes qui ont des rapports sexuels avec les animaux ». La grande majorité des hommes en reste à la jouissance « phallique ». Si l’on excepte bien sûr les « mystiques ». Qui n’ont que faire, eux, de la jouissance dite « sexuelle ». Dans le cadre précis de cette même jouissance phallique les femmes sont en recherche d’une « autre jouissance ». Laquelle, en termes proprement lacaniens, ne saurait relever en aucun cas de la jouissance dite « sexuelle ».
– « L’un des traits distinctifs du porno animalier brésilien est que les femmes y sont en général très expressives : elles s’adressent aux animaux comme si elles parlaient à un partenaire sexuel masculin ». La photographie que vous avez là en regard, page 120, est sans équivoque : il s’agit de tenter, mais par impossible, de reconduire la jouissance phallique, ou encore « sexuelle », à la désormais « mythique » jouissance de l’Ur-Vater, de l’Ur-Pater.
– «  Bien que le but premier de la pornographie soit la représentation du plaisir sexuel, il est inutile d’espérer trouver ici la moindre ébauche de représentation du plaisir sexuel ou de l’orgasme animalier ». Il n’y a pas « d’éthique de l’orgasme chez les animaux » (p. 123). Il n’y a pas pour nous, êtres humains, de « représentation » possible du « plaisir sexuel » concernant les animaux. Encore moins, cela va de soi, de « l’orgasme » chez les animaux.
– « Comme le soulignent nombre de spécialistes qui travaillent sur la question de la barrière entre les espèces, la différence entre humains et animaux n’est plus une simple différence parmi d’autres » (p. 124). Assurément ce n’est pas là la différence entre un Blanc et un Noir, ou entre une femme et un homme. Là aussi le signifiant y va d’effets roulant à l’infini. La fameuse « bifurcation » opérée il y a, à ce qui se dit, trois millions d’années « en arrière », nous a définitivement éloignés du « monde animal ». Aucun « retour » possible ou imaginable. Avec ceci, entre autres : il n’y a pas de « papa » lion et de « maman » lionne. Il n’y a pas de « papa » rat et de « maman » rate.
Pour celles et ceux que le vaste et complexe domaine des « perversions « intéresserait, je ne peux ici que signaler qu’il existe sur le sujet d’innombrables études. Et, n’en doutons pas, une vie d’homme ne suffirait pas, de nos jours, pour faire le tour de la question. Cette remarque de ma part : il serait aussi stupide qu’inconséquent de limiter cette question au seul registre du « sexuel ». Et ne pas oublier en ces affaires le rôle crucial joué par ce qui porte le nom de « fantasme », ainsi que celui de « projection ».
Mesdames et messieurs les « moralistes », allez-y ! Donnez-vous en même à cœur joie ! Nausée par avance garantie !

 

6. Les animaux que j’ai dessinés, à présent. Je vous l’ai dit : j’en ai dessinés un paquet, au final.
Cette petite liste, pour simple aperçu.
– Chiens.
– Chats.
– Poules.
– Chevaux.
– Chèvres.
– Cochons.
– Singe.
– Oiseaux (de plusieurs sortes).
– Renards.
– Chamois.
– Cerfs.
– Anes. (Voir le cycle d’œuvres intitulé « Suite des ânes ».
– Sangliers.
– Bisons.
– Lapins.
– Loups.
– Chameaux.
– Eléphants.
– Poissons (rouges).
(J’en oublie probablement quelques-uns).
Contrairement à Heidegger, je ne pense pas que l’animal est « pauvre en monde ». Avec Rainer Maria Rilke, je pense que l’animal « vit dans l’Ouvert ». Mieux je pense que l’animal « est » l’Ouvert.
Je n’ai pas fait qu’évoquer l’animal dans mon art de peindre. Je le fais aussi intervenir dans quelques-uns de mes poèmes. Ainsi que, très clairement, dans un texte de chanson.
Il existe une longue tradition picturale consacrée à la représentation des animaux. L’on traduit bien sûr aussitôt : à la re-présentation. Il n’est donc pas question de peindre un animal tel qu’il « est ». Chose en soi parfaitement impossible. (La même chose vaut pour une montagne, un arbre, un rocher, une rivière, un fruit, une fleur, ou un légume). Il est là question de les re-présenter. Ici, comme ailleurs, la question de la « représentation » est chose tout à fait capitale à prendre en compte. Sur le sujet on se reportera à l’ouvrage princeps d’Arthur Schopenhauer : « Le monde comme volonté et représentation ». Je tiens pour acquis que Freud a non seulement lu ce maître-ouvrage, mais qu’il l’a même parfaitement intégré ! Une lecture en tout cas incontournable pour tout psychanalyste et tout moraliste dignes de ce nom.
Donc pour l’artiste peintre et pour le poète que je suis la « re-présentation » de quelque animal que ce soit n’est, et ne peut même être qu’une « figure ». Et l’art de peindre dit « figuratif » est, en premier comme en dernier lieu, un art de la « figure ». Ici on peut y aller, et tout son saoul même, avec le célèbre « ceci n’est pas une pipe » ! A savoir, ceci n’est que la « re-présentation » d’une pipe. Par où il est aisé, de plus, de concevoir que nous ne « serons » jamais « l’être » d’une pipe. La figure picturale d’une « pipe » ne peut donc s’appréhender qu’au registre dit, précisément, de la « re-présentation ».
Pierre Magnard m’avait, jadis, communiqué cette jolie formule, tandis que je lui demandais, alors que j’étais jeune étudiant en philosophie, pourquoi à la fin de l’Antiquité, et encore lors de la Révolution de 1789, l’on avait autant détruit de sculptures, de mosaïques, de peintures et de fresques : « Mais Yves, Yves, seul l’idolâtre confond la chose et sa représentation ! ». Par où aussi l’on conçoit que les « moralistes » sont… idolâtres !
Donc les animaux que j’ai pu représenter en peinture sont des « figures ». Et ne sont et ne restent que des « figures ». Il faut les voir comme des « figures », et non comme des « choses ».
Ici est nécessaire un petit détour par ce que l’on appelle communément « les quatre sens de l’Ecriture ».
Nous sommes là en présence de tout un corps de doctrines de… l’interprétation. Qui vaut aussi bien pour un « texte » que pour une « figure ». En effet, qu’on le sache ou non, toute « re-présentation » enclenche automatiquement sur une « interprétation ». Chez l’être humain pas de « re-présentation » qui n’enclenche aussitôt sur une « interprétation ». C’est ici que les phénomènes du « fantasme » et de la « projection » (imaginaire) jouent de leurs pleins effets de « sens » (ou de signification).
Qu’il me soit donné de vous rappeler brièvement les enjeux interprétatifs de ce corps de doctrines. On n’en saurait faire l’économie dans n’importe quelle approche de n’importe quel dessin ou de n’importe quelle peinture.
Par les « quatre sens de l’Ecriture » il faut entendre les quatre types, ou encore les « quatre niveaux de lecture », de déchiffrement, d’interprétation, qu’ont pu proposer tant le judaïsme que le christianisme dans leurs approches des « Ecritures saintes » (ou sacrées).
Dans la tradition judaïque ces quatre sens sont :
– Peshat.
– Remez.
– Drash.
– Sod (ou PaRDes).
Dans la tradition chrétienne ces quatre même « sens » deviendront (sous l’autorité de l’Eglise, cela va de soi) :
– Signification littérale, ou historique.
– Signification allégorique.
– Signification tropologique.
– Signification anagogique.
L’on sait, de plus, ou l’on devrait en tout cas le savoir, qu’à partir de 1923, n’importe quelle « figure », même la plus invraisemblable dans les apparences, la plus in-formelle, peut enclencher sur une « association » d’idées. Partant, sur une interprétation. Et, partant, sur une « signification ». Nombre de gens connaissent aujourd’hui le désormais célèbre « Test de Rorschach ». Ce même « Test de Rorschach », ou « psychodiagnostic », est en effet un outil clinique de l’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste Hermann Rorschach en 1921. Un tel « test », correctement utilisé, peut ouvrir l’accès aux « formations de l’inconscient ». A l’instar de l’acte manqué, du rêve, du lapsus, du mot d’esprit ou du symptôme. Et donc aussi à l’instar… d’un dessin, ou d’une peinture ! Ce test consiste en une série de planches de taches symétriques proposées à la libre « interprétation » de la personne évaluée. Une fois « analysées en profondeur » les réponses fournies serviront à évaluer les traits et les lignes de force qui organisent la personnalité du sujet.
N’oublions pas, en ces parages de « l’interprétation », la belle remarque d’Edmond de Goncourt : « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée ». Je suis ainsi resté un jour une heure entière à Orsay, à cinq ou six mètres devant « L’origine du monde », de Courbet, à écouter ce qui pouvait bien se « dire » devant cette œuvre. Le résultat, croyez-moi, valait bien l’attente. Effets de sidération garantis ! Ça « projetait » bien à tout va là-devant. Avec, à la clé, autant d’effets d’attraction que de répulsion.
Ces « quatre sens de l’Ecriture » ont été exprimés en vers par Augustin de Dacie (mort en 1282) :
« Littera gesta docet » (La lettre instruit des faits qui se sont déroulés), « quid credas allegoria » (L’allégorie apprend ce que l’on a à croire).
« Morals quid agas » (Le sens moral apprend ce que l’on a à faire), « quo tengas anagogia » (L’anagogie apprend ce vers quoi il faut tendre.
D’innombrables commentateurs-interprètes du texte sacré (Les Ecritures) ont recouru à cette théorie des « quatre sens de l’Ecriture ». Cette doctrine est pratiquée dans la tradition judaïque pour l’étude de la Torah (De la Loi).
– Pshat : sens littéral.
– Remez : sens allusif (littéralement : allusion).
– Drash : sens allégorique (littéralement : creuser, sonder, chercher).
– Sod (dans la Kabbale en particulier) : mystique (littéralement : secret).
Selon Henri de Lubac (« Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture. Cerf. DDB. 1959) ce serait Origène, théologien chrétien formé à l’école théologique d’Alexandrie (185-254) qui aurait été le premier à formuler semblable doctrine de lecture et d’interprétation qui participait d’une « lectio divina » (Lecture des Ecritures divines). Cette même « lecture » étant à son tour reconduite à la trichotomie humaine : corps, âme et esprit (ou corps-esprit-âme). A savoir : sens littéral, sens mystique, sens moral. Jean Cassien (au 5° siècle) codifiera de manière encore plus systématique cet art d’interpréter (14° Conférence. Paragraphe 8) : « Les quatre figures se trouveront réunies, si bien que la même Jérusalem pourra revêtir quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Hébreux, au sens allégorique, l’Eglise du Christ, au sens anagogique, la cité céleste, « qui est notre mère à tous », au sens tropologique, l’âme humaine ».
Tout au long du Moyen Age ces doctrines de l’interprétation se trouveront sans cesse approfondies et complexifiées. Ainsi saint Thomas d’Aquin distingue-t-il à l’intérieur du sens « littéral » entre :
– Un sens parabolique (interprétation à partir d’une parabole).
– Un sens étiologique (lorsqu’un énoncé a été dit en fonction d’une condition particulière d’énonciation).
– Un sens analogique (comparaison de divers passages analogues afin de corroborer leurs suggestions).
Dans l’ensemble du Moyen Age les quatre sens se déclinaient de la manière suivante :
– Sens littéral.
– Sens allégorique.
– Sens tropologique (appelé aussi sens moral).
– Sens anagogique (aussi appelé sens mystique).
Pour ce qui concerne la « lecture » et, du même coup, « l’interprétation » que l’on peut faire de mes dessins et peintures, je laisse un peu partout dans mes écrits de nombreuses indications, et de nombreux éclaircissements. On se devra donc de prendre la peine de s’y reporter.
Quoi qu’il en soit je tiens pour nécessaire ce parcours d’ensemble, que l’on peut ignorer, bien sûr, mais, autant le savoir, à d’emblée se fourvoyer :
– D’abord : la sensation (à partir de l’adage d’Aristote : « rien n’est dans l’esprit qui ne soit auparavant passé par les sens »). Les « impressions » sensibles, donc.
– Puis : la  perception . (Se reporter ici à Maurice Merleau-Ponty : « Phénoménologie de la perception »).
– Puis : la re-présentation (via la construction d’une « image ». Et que sous-tend le terme « imagination »).
– Puis : l’interprétation (que j’entends toujours comme un « inter-prêter »). C’est à ce niveau-là qu’intervient le plus massivement, chez l’être humain, le langage.
– Enfin : la signification (avec ses effets de « vérité » plus ou moins avérés, plus ou moins déconnants).
C’est là, de toute façon, processus continu de « subjectivation ». C’est en effet toujours un sujet singulier, un sujet personnel, un sujet « incarné » qui sent, qui perçoit, qui se re-présente, qui inter-prête et qui tente de dégager une signification qui vaudrait par ses effets de « vérité ».
A prendre connaissance de mes dessins et peintures consacrés aux « animaux » l’on réalisera vite qu’il s’agit là essentiellement du témoignage : d’un souci, d’une considération et d’un respect. Les trois constituants fondamentaux de la « Philia » des Grecs.

 

7. Le « titre », à présent.
« Nudités d’Artémis ».
Je suis ici au regret d’avoir à le rappeler : un titre est un titre. Si un artiste peintre donne un titre à l’une de ses œuvres, chose qu’il n’est absolument pas obligé de faire, le moins qu’on puisse faire est de l’enregistrer comme tel et d’en tenir compte.
Ce rappel, ici, de ce que peut être un « titre ».
Un « intitulé » fait : désignation (signe en direction de, à destination de), appellation (ce qui porte un appel), dénomination (ce qui procure un nom d’ensemble), présentation (ouverture, façon d’annonce), mais ce même mot, « titre », renvoie aussi à dignité, à distinction, en même temps qu’à fonction. Ce mot porte qualité de ce qu’il subsume et, le cas échéant, de ce qu’il résume. Il a une valeur, une vertu, une aptitude. Sa principale qualification est de faire indication d’un sens d’ensemble. Ou d’un renvoi à l’adresse de.
Prenons, pour le tableau ici évoqué de Courbet, son titre : « L’origine du monde ». Il serait parfaitement hors de propos et tout aussi parfaitement stupide de lui substituer des titres comme : « Le nombril du monde », « Le trou du monde », « Le sexe du monde », « L’orifice du monde », ou encore « L’ombilic du monde ».
Il en va exactement de même pour mes « Nudités d’Artémis ».
Ceci étant posé avec une suffisante clarté, passons à Artémis, la déesse grecque. Le tout ici n’est pas de « croire », ou de « ne pas croire » en l’existence d’Artémis. Les Grecs de jadis lui ont voué un culte d’une belle ampleur spirituelle. Nous n’avons en rien à les juger de quelque point de vue moral que ce soit. Le chrétien en particulier. On ne s’intéresse pas à la mythologie grecque pour se croire en droit de venir la juger d’un point de vue « moral ». On s’intéresse à la mythologie grecque en personne cultivée et ouverte d’esprit. A savoir en personne responsable de l’ensemble des cultures humaines. Toutes, sans exception.
Pour faire bref : dans la mythologie grecque, et dans la spiritualité qui lui est associée, Artémis est, entre autres, déesse de la chasse. Elle est la sœur jumelle d’Apollon. Son nom latin est « Diane ». Elle a un rôle protecteur important. Ainsi est-elle protectrice des chemins et des ponts, des très jeunes enfants et des bébés animaux. (Avons-nous aujourd’hui une déesse protectrice des bébés animaux ? La réponse tombe d’elle-même ; c’est massivement « non » !). Les cultes voués à Artémis se rapportaient aux grands moments de la vie d’une femme : la naissance, la puberté et la mort.
C’est une « déesse » redoutable. A plus d’un titre ! Elle ne plaisantait pas avec sa « chasteté », en particulier. L’un des épisodes les plus célèbres concernant celle-ci est l’histoire survenue à Actéon.
Dans l’icono-graphie, Artémis, en tant que déesse de la chasse, est soit accompagnée d’un cerf, soit accompagnée de ses chiens. Il nous reste, fort heureusement, des témoignages iconographiques venus de l’Antiquité gréco-romaine. Elle possédait à Ephèse un magnifique temple (l’une des sept « merveilles » du monde). Selon certains, Héraclite d’Ephèse y aurait déposé son « Peri Physeon » (son « Traité de la Nature »). Plusieurs peintres ont traité du mythe d’Artémis, tout au long des 16°, 17°, 18° et 19° siècles. Songez par exemple à la superbe « Diane », de Boucher, que l’on peut aller admirer au Louvre.
Le philosophe que je suis a très tôt été intéressé par l’un des épisodes du riche et complexe mythe d’Artémis. La fable, ou l’histoire, survenue à Actéon, le Chasseur ;
Et c’est la lecture de l’ouvrage de Giordano Bruno (mort sur le bûcher, à Rome, en 1600), le « Des Fureurs héroïques » (De gli eroici furori), texte établi et traduit par Paul-Henri Michel (Les Belles Lettres. 1954), qui a fait que mon « imagination » d’artiste peintre s’est, très tôt, trouvée attirée-intéressée-interpellée par le sort tragique survenu au malheureux Actéon.
Je l’indique à nouveau ici : on ne saurait approcher mes « Nudités d’Artémis » sans prendre déjà sérieusement connaissance de ce que dit, et de manière absolument admirable (et tragique là aussi) ce philosophe hors du commun qu’est Giordano Bruno. Celui par qui, avant Galilée, le scandale arriva. Lecture dont indispensable que celle de ces « Fureurs héroïques ». Les « sonnets » laissés par Bruno en cette œuvre de toute beauté et de haute facture intellectuelle vous conduiront à mieux « interpréter » mes « Nudités d’Artémis ».
La « Fable d’Actéon », en un bref résumé.
Un jour qu’il chassait dans les bois du Cithéron, Actéon se dirigea vers la vallée de Gargagie où il surprit (accidentellement à ce qui se dit) Artémis et ses compagnes qui se baignaient nues dans l’onde claire de la source Parthenius, située dans une grotte. Accidentellement, peut être. Mais enfin, il ne s’enfuit pas. Pausanias (IX, 2) le fait même monter sur un rocher pour mieux observer la scène. Diodore de Sicile, lui (IV, 81) va plus loin en écrivant qu’il voulut demander sa main. Et Hygin (Fab. CLXXX) va même jusqu’à soutenir qu’il tenta de lui faire violence. N’allez pas rire ici un peu trop vite : ces éléments sont à « prendre en compte ». Et très sérieusement même !
La déesse outrée de paraître nue devant un homme, l’aspergea de quelques gouttes d’eau, ou récita des paroles magiques, et Actéon, se trouvant métamorphosé en cerf, s’enfuit alors dans la profondeur des bois. Dès que la meute, celle d’Actéon même, eut reniflé l’animal sauvage elle le prit en chasse. Finissant par le rejoindre. Les chiens se jetant sur Actéon le mirent en pièces. Ne comprenant pas cependant où était passé leur maîtres, les chiens continuèrent à parcourir sans trêve les bois jusqu’à ce que Chiron fasse apparaître devant eux le spectre d’Actéon.
Lisez « Les Fureurs héroïques » de Bruno. Et ce que dit le poète-philosophe sur la « chasse de l’être » et sur « la quête de la vérité ». Vous en sortirez à tout le moins bouleversés.
Donc : elle peut être terrible, la vengeance d’Artémis !
Prenez ici en compte, au passage, ces deux remarques de Nietzsche. Elles vous seront à coup sûr utiles lorsque vous viendra le loisir d’approcher mes « Nudités d’Artémis » :
– « Ces Grecs étaient superficiels – par profondeur ». (Le Gai savoir. « La gaya scienza ». Avant- propos). La leçon venue des mythes grecs est toujours bonne à prendre. A commencer, bien sûr, par le mythe d’Œdipe. Freud aura su lui accorder le meilleur de son attention.
– « La vérité est femme : ses voiles, ses pudeurs et ses mensonges lui appartiennent essentiellement ». (Par-delà bien et mal. Préface).
Ruse, vengeance et badinage. Du même.
Evidemment que j’ai en tête tout ceci, et bien d’autres pensées encore, lorsque ces deux chiens en cavale se pointent soudainement devant nous, dans ce fond de rio, au pied du Figuerete, à Relleu. Et évidemment que je fais intervenir tout ceci dans mes « Nudités d’Artémis ». La bonne blague ! L’artiste peintre que je suis ne va jamais, tout au long de son œuvre, sans la compagnie du poète et du philosophe. Et c’est bien ainsi : à prendre, ou à laisser.
Un dernier retour à Dylan :

« Si les chiens sont libres de courir,
Alors ce qui doit advenir
Adviendra. Et c’est tout.
Le véritable amour peut faire tenir
Un brin d’herbe droit et haut ».

Souvenez-vous aussi ici de la remarque de Renoir : « Ce qu’on demande au modèle c’est d’ouvrir la porte à l’imagination de l’artiste ».
Comme dit le dicton : trois biscuits valent mieux que deux.
Cette remarque aussi de ma part, pour les moralistes de tous poils et autres thuriféraires de la « bonne conscience » et du « bon droit ». Nous tuons chaque jour des millions d’animaux. Nous embarquons chaque jour des centaines de milliers d’animaux dans nos « expériences scientifiques » dites de laboratoires. Des millions d’animaux vont chaque jour tenus en laisse. La chose semble acceptable d’un point de vue « moral » parce que nous avons tout désymbolisé, tout désacralisé et aussi tout « profané ». Nous ne voulons plus nulle part entendre parler du « Sacré ». En oubliant de considérer que nous sommes devenus des profanateurs-nés. Les notions de « ressources naturelles » et de « ressources humaines » nous paraissent même à présent des notions « neutres ». En vidant la nature, au tournant des années 1620-1650, de toute présence du divin, de toute présence du Sacré, nous avons ouvert la route à son « exploitation » la plus cupide et la plus stupide, la plus meurtrière et la plus inconséquente qui soit. Il fut un temps où la nature « chantait la gloire de son Créateur ». Aujourd’hui elle n’est seulement conçue que comme « réservoir » (supposé inépuisable) de « ressources » matérielles en tous genres.
Cette confidence de ma part, que je n’ai déclinée nulle part ailleurs : les deux chiens qui interviennent dans ma suite des « Nudités d’Artémis » sont Andrée et Yves. Artémis restant, elle, la déesse qu’elle a bien toujours été. Voici, de fait, pourquoi il a deux chiens, et non pas un seul, ou trois, ou quatre, ou cinq.
Quant aux « chiens » qui sont attachés, ou qui vont la laisse au cou, on pourra sans peine aucune les identifier à nos moralistes du jour. A l’exact opposé du « If dogs run free » de Dylan vous avez, bien sûr, le proverbe « les chiens aboient, la caravane passe ».
Oui, il fut un temps où les animaux (et de toutes sortes) furent tenus en haute estime symbolique. On lit bien : non pas « imaginaire », mais « symbolique ». Reportez-vous ici aux magnifiques « Bestiaires », « Volucraires » et « Lapidaires » du Moyen Age. Ce sont là d’irremplaçables témoignages de ce considérable changement de mentalités dont l’on voit les traces les plus éloquentes tout au long du 16° siècle européen. En quittant la route des symboles nous avons ouvert une « boite de Pandore » qui finira un jour prochain par avilir de fond en comble l’être humain lui-même.
« Je ne parle pas pour des idiots » a fait un jour remarquer Jacques Lacan.
Je me contente seulement de dire ici : « Je ne peins pas pour des idiots ».
Qu’est-ce qui déplairait donc, au plan « moral », puisque c’est bien ce plan-là qui pourrait offusquer les « bonnes âmes », dans mes « Nudités d’Artémis » ?
Je vous en ai fait clairement indication dans le développement consacré au poème VI du Tao Tê King.
Ce qui, en réalité, dérangerait nos chers « moralistes » du jour tient essentiellement à la mise en exergue du quadruple rapport qui, ai-je dit, circule, tel le « Souffle » taoïste, dans ma manière d’aborder l’art du nu en peinture, à savoir donc cet entrelacement continu entre :
– La Nature.
– La nudité picturale.
– La liberté.
– La poésie.
Et c’est cela même que n’importe quel « moraliste » d’hier, d’aujourd’hui et de demain, trouvera, en fin de compte, insupportable. Foin d’une introuvable zoo-philie-zoomanie, c’est ce quadruple rapport qui suscitera ce phénomène aussi niais que ravageant qu’est « l’invidia », l’envie jalouse.
Pour vous le traduire en d’autres termes : tu n’as pas le droit de vivre ce que nous nous interdisons nous-mêmes si rigoureusement de vivre ! Tu n’as pas le droit de chanter, de célébrer, ce que nous nous interdisons nous-mêmes de chanter et de célébrer. Tu n’as pas le droit d’aimer ce que nous nous interdisons nous-mêmes si rigoureusement d’aimer.
Suite à la lecture attentive de ces sept développements vous traduisez facilement, et le plus clairement du monde : tu n’as pas le droit d’être Grec ! Avec, c’est entendu, ce corollaire : et d’ailleurs plus personne n’aura plus jamais le droit sur cette terre d’être Grec.

8°. Ce florilège de propos sur l’art en guise d’heureuse conclusion à ces développements consacrés à mes « Nudités d’Artémis ».
– « Pour tout peindre, il faut tout sentir ». (Alphonse de Lamartine).
– « Peindre non la chose, mais son effet ». (Stéphane Mallarmé).
– « Qui blâme la peinture blâme la nature ». (Léonard de Vinci).
– «  La leçon de peinture est une leçon de bonté ». (Christian Bobin).
– « La peinture permet de regarder les choses en tant qu’elles ont été une fois contemplées avec amour ». (Paul Valéry).
– «  Les peintres et les poètes ont toujours eu le droit de tout oser ». (Horace).
– «  Je ne fais plus de photos, je préfère dessiner. Ça va plus loin ». (Henri Cartier Bresson).
– «  Le goût est le meilleur juge. Il est rare ». (Cézanne).
– « Elle (l’imagination) est la première qualité de l’artiste… Or, quoique cela paraisse étrange, le plus grand nombre des hommes en est dépourvu ». (Eugène Delacroix).
– «  Hier soir, j’ai attaqué un sujet dont j’ai souvent rêvé ». (Vincent Van Gogh).
– «  Cézanne à 55 ans passés ne gagnait pas avec la peinture de quoi se payer ses pinceaux et ses couleurs, et cela après 35 ans d’un labeur acharné ». (Ambroise Vollard).
– «  Celui qui, par quelque alchimie, sait extraire de son cœur, pour les refondre ensemble, compassion, respect, besoin, patience, regret, surprise et pardon crée cet atome qu’on appelle l’amour ». (Gibran Khalil Gibran).
– «  Celui qui n’aime pas la vie ne la mérite pas ». (Léonard de Vinci).
– « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l’a appelée espérance ». (Michel Ange).
– « Plus on connaît, plus on aime ». (Léonard de Vinci).
– «  Le plus grand danger pour la plupart d’entre nous n’est pas que notre but soit trop élevé et que nous le manquions, mais qu’il soit trop bas et que nous l’atteignons ». (Michel Ange).
– « Celui qui ne porte sa moralité que comme un meilleur vêtement ferait mieux d’être nu ». (Gibran Khalil Gibran).
– «  Sur les chemins sans risques on n’envoie que les faibles ». (Hermann Hesse).
– «  Une même loi pour le lion et pour le bœuf, c’est l’oppression ». (William Blake).
– «  L’art n’est pas chaste, on devrait l’interdire aux ignorants innocents, ne jamais mettre en contact avec lui ceux qui y sont insuffisamment préparés. Oui, l’art est dangereux. Ou s’il est chaste, ce n’est pas de l’art ». (Pablo Picasso).
– «  La critique est une chose sublime. Elle est digne seulement des génies ». (Salvador Dali).
– «  La morale et le bon goût sont un vieux ménage. Ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui ». (Francis Picabia).
– «  Le mot « peinture » est laid ». (René Magritte).
– «  De nos jours, l’on ne va plus à l’asile, on fonde le cubisme ». (Pablo Picasso).
– « Tout ce qui peut être imaginé est réel ». (Pablo Picasso).
– «  Notre phallus devrait avoir des yeux ; grâce à eux nous pourrions croire un instant que nous avons vu l’amour de près ». (Francis Picabia).
– «  Un esprit libre prend des libertés même à l’égard de la liberté ». (Francis Picabia).
– « L’état est incompétent en matière d’art ». (Gustave Courbet).
– « Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie, c’est le mystère de toutes les choses ». (Federico Garcia Lorca).
– « La femme nous rend poète, l’enfant nous rend philosophe ». (Malcom de Chazal).
– « Tu vois, ce qu’il y a de pire, c’est de rester silencieux quand les vieux commencent de dire des sottises ». (August Strinberg).
– «  Il n’y a que les hommes de Bien qui peuvent aimer véritablement la liberté. Les autres n’aiment que la débauche ». (John Milton).
– «  Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ». (René Char).
– « Dans l’art il n’y a pas d’immoralité. L’art est toujours sacré ». (Auguste Rodin).
– «  Si vous pouviez le dire avec des mots il n’y aurait aucune raison de le peindre ». (Edward Hopper).
– «  L’imagination se nourrit d’images le long du chemin ». (Léonor Fini).
– « Tant qu’un peintre aura envie de voir le monde par ses yeux, il y aura la peinture ». (François Boisrond).
– «  L’artiste vient à la vie pour un accomplissement qui est mystérieux. Rien ne l’attend dans le monde social ». (Odilon Redon).
– «  A chaque siècle son art, à l’art sa liberté ». (Gustav Klimt).
– «  L’art ne peut pas être moderne, l’art est éternel ». (Egon Schiele).
– « On ne peut pas peindre éternellement des femmes qui tricotent et des hommes qui lisent ». (Edward Munch).
– « L’art est beau quand la main, la tête et le cœur travaillent ensemble ». (John Ruskin).
« Je peins ce que je suis. Prétendre le contraire conduit seulement à l’imposture ». (Anonyme).
– « Si Dieu savait peindre il se passerait volontiers de l’aide des hommes. Etc. ». (Anonyme).

 

* * *

En guise de compléments d’information, ces trois renvois :
– Il existe (au moins) deux excellentes études sur la notion de « physis » (ou « phusis ») : André Pellicer : « Natura. Etude sémantique et historique du terme latin ; 1966. 524pp. (Excellent compte rendu par Pierre Miniconi). La « Phusis » des Grecs n’est pas notre moderne « nature ». Et de A. Burger : « Les mots de la famille de Phuo en grec ancien. 1925. Paris. Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes. (Honoré Champion).

J’ai écrit deux poèmes consacrés à la « Phusis » (qui figurent dans mes « Originaires d’exil »).
– « Aux lieux où la phusis se lève ».
– «  Sale temps sur la phusis ».
On pourra en prendre connaissance. Lorsque l’on prétend juger de quelque chose, ou de quelqu’un, on se doit déjà de pouvoir les juger « sur pièces ».
– L’entrelacement qui active l’unité de la Nature, de la nudité picturale, de la liberté et de la poésie dans mes « Nudités d’Artémis » est, tout simplement, l’amour.
Enfin, on prendra, j’en suis sûr, grand intérêt à écouter de monsieur Bob Dylan sa chanson « The Times they are a-changin’ ».

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command
Your old road is rapidly agin’
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand
For the times they are a-changin’.

Traduction:

« Venez pères et mères
De tous les coins du pays
Et arrêter de critiquer
Ce que vous êtes incapables de comprendre
Vos fils et vos filles
Echappent à votre autorité
Votre vieille route prend
Rapidement de l’âge.
S’il vous plait sortez de la nouvelle
Si vous êtes incapables de donner un coup de main
Car les temps sont en train de changer ».

Le monsieur a 23 ans lorsqu’il écrit ce texte.
Pour conclure ces différents développements.
On n’exposera pas mes « Nudités d’Artémis », que ce soit de mon vivant ou après ma mort, sans qu’elles ne soient accompagnées de ces textes que j’ai pu établir à leur sujet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IMGYves Antoine Ortega a suivi les cours à l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon et travaillé cinq ans sous la direction de Janos Kiss, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Budapest et peintre figuratif. Docteur en philosophie, il a publié Tracés imagologiques ( éd. Joseph K.,1999 ) et d’autres ouvrages sur la question de l’image. Il a arrêté le professorat en 1984 pour vivre de sa peinture. Il a à ce jour exposé notamment à Paris, Dijon, Aix-en-Provence.

L’artiste met toute sa créativité à produire une nouvelle approche du figuratif. Il démontre que la figuration est la voie d’avenir de la peinture. Il porte au plus haut la puissance du dessin et la richesse de la couleur.

 

 

L’œuvre peint et dessiné, d’un foisonnement génial, est soutenu par une pensée qui rejoint la grande histoire de la peinture figurative. Son catalogue compte à ce jour plus de 8 000 œuvres.